PREMIERE PARTIE

 

Définitions, présentation et méthodologie.

 

Introduction à la première partie :

 

Nous sommes toujours situés, les événements sont toujours situés, les productions langagières, les pensées et l'activité cérébrale font partie des événements mondains. Même "hors jeu", en tant que corps organiques ou en tant que dépositaires d'une idéologie, d'un ensemble symbolique signifiant, nous sommes en "position" de "hors jeu" ; même "hors là" ou "hors je", nous sommes inévitablement ailleurs ou un autre ; pour exister, nous avons besoin de référer. 

Il est difficile de concevoir une interprétation en sciences humaines sans prendre le temps de présenter les références qui engendrent à la fois les interrogations sur l'objet d'étude choisi, et les interprétations qui en découleront, toujours aiguillonnées par le dynamisme de ces situations. Cette première partie entreprend cette présentation. Elle entend situer les "références" et situer l'occurrence de ce travail au sein de ces références.

La notion d'interaction décrite dans les traces préambulaires générales va être intégrée progressivement aux approches interactionnistes de différentes disciplines pour aboutir, après qu'auront été posées les bases définitoires, pour ce travail, de ce que sont les TIC, les comportements langagiers, et le type d'influences que les premières semblent pouvoir jouer sur les seconds, à une présentation de la transdisciplinarité comme nécessité méthodologique au vu de la description de la configuration socio et géo politique du site d'investigation. Une telle approche fait apparaître de nombreux problèmes méthodologiques, relatifs à l'objet d'étude et à la positon du chercheur, aux sciences du langage, ou intrinsèquement à  l'approche interactionniste à visée transdisciplinaire.

 

A. Langages et interaction. 

1 Quelques approches interactionnistes.

Même si la présence des TIC transforme la configuration de certains schémas interactifs, elle n'éclipse en rien les fondements des approches interactionnistes qui prennent en compte les activités langagières.

Psycho-socio linguistiques.

L'objet d'étude d'une psychologie interactionniste est l'activité humaine. "Produite par des organismes concrets, se déroulant dans les situations collectives ou individuelles, l'activité oriente le sujet dans le monde des objets ; elle le place dans une réalité objective, en même temps qu'elle transforme cette réalité en forme subjective, ou mentale."[1] Conformément à cette conceptualisation, l'activité langagière est envisagée comme une superactivité spécifiquement humaine, motivée par les besoins de la communication-représentation, et articulée aux autres formes d'activités.

"L'activité langagière se déroule dans des zones de coopération sociale ou lieux sociaux, et est orientée par des buts communicatifs déterminés par le contexte. Les activités psycho linguistiques sont à la fois constitutives et régulatrices ; elles ont pour effet, simultanément de construire des situations discursives et d'en contrôler les transformations." [2]

La volonté d'intégrer dans le système de la langue les aspects pragmatiques, conduit à investir plusieurs champs théoriques. L'école de Palo Alto, défendant la thèse selon laquelle les troubles qui affectent un individu résultent d'un dysfonctionnement du système relationnel global, adopta cette démarche dans une visée thérapeutique.

Le premier champ investi est celui de l'extralangage, dont on n'ignore plus qu'il est pertinent pour la construction d'activités langagières.

Le second est un champ définitoire des faits de langue, adapté pour pouvoir se connecter avec les phénomènes extralangagiers, et former ainsi le troisième et principal champ théorique "qui se présenterait sous la forme d'un appareil hypothétique d'opérations articulées aux paramètres de l'extralangage et dont la trace ultime serait les unités linguistiques observables."[3]  

Les représentants les plus productifs et influents de la psycho-socio linguistique sont les membres du "collège invisible" (Winkin, Bateson, Goffman, Watzlawick, Birdwhistell, Hall, Scheflen, Sigman, Jakson…). Ces chercheurs  font de la "communication" un "concept unificateur". 

"En replaçant l'opposition Saussurienne dans un cadre théorique nouveau, [ils] contribuent à l'élaboration de cette autre linguistique. Tout d'abord, en définissant la communication comme "l'accomplissement (performance) des structures " (Scheflen), ils font éclater l'opposition entre la langue essentielle et la parole accidentelle. Leur recherche [...] porte sur la communication qui est à la fois langue et parole, compétence et exécution."[4]

Un organisme est un système ouvert qui maintient son équilibre (ou stabilité), et peut même évoluer vers des états de plus grande complexité, grâce à un échange incessant d'énergie et d'informations avec le milieu. Le véhicule des manifestations régulant cette stabilité, pas toujours atteinte, qu'elle soit verbale ou non, est la communication.

Est opéré alors un rapprochement entre l'étude de la communication humaine et l'étude sémiotique, théorie générale des signes et des langues, qui s'est vue en trois domaines : syntaxe, sémantique et pragmatique. La syntaxe relevait des problèmes de transmission de l'information, de son codage et de son décodage. La sémantique s'occupant des problèmes de sens, il restait à la pragmatique le domaine très vaste du comportement. On a souvent assimilé la syntaxe à de la logique mathématique, la sémantique à de la philosophie, et la pragmatique à de la psychologie. Aujourd'hui, la netteté de ces distinctions théoriques est balayée. Caron avance que les opérations psycho-linguistiques ne peuvent être réduites à de simples procédures de codage et de décodage, mais doivent être conçues, que ce soit en production ou en réception, comme un type particulier de résolution de problèmes, impliquant les problématiques concernant la construction des représentations, le choix des moyens, les processus de planification et de décision. Le récepteur construit des modèles mentaux de ce dont on lui parle, mais aussi de son interlocuteur et de lui-même. Le mot n'est plus conçu comme porteur de sens, mais considéré comme instruction procédurale visant à identifier et à organiser les éléments d'un domaine représentatif particulier qui se délimite et s'enrichit au cours de la conversation, et de l'interaction en général.

C'est surtout dans les courants de la psychologie de l'enfant et de l'éducation cognitive que la notion "d'interactivité" a été la plus fédératrice : 

"Notre représentation du monde est en grande partie constituée par des règles socioculturelles, par des conventions de langage et d'une façon plus générale par des systèmes sémiotiques. Il n'est plus possible de baser une théorie du développement sur un modèle de l'enfant isolé, et [...] il est impossible de prendre en compte la façon dont l'enfant apprend ces systèmes sémiotiques sans spécifier les formes d'interaction qui permettent des rencontres entre eux. [...]. L'attention croissante apportée aux contextes interactifs auxquels les enfants participent a été d'une importance capitale dans le domaine de l'acquisition du langage."[5]

Ethnolinguistiques.

Créée par Hymes en réaction aux conceptions chomskyennes, l'ethnographie de la communication conçoit les phénomènes langagiers comme "situés et radicalement sociaux et personnels". Hymes reproche à Chomsky de proposer non une théorie de la compétence, de la performance et de l'usage créatif de la langue mais une rhétorique sur ces termes" et de ne pas se colleter avec les réalités que ces termes dénomment.

L'ethnographie de la communication privilégie l'étude du discours par rapport à celle de phrases. Elle n'envisage plus l'individu comme un locuteur-auditeur idéal, mais comme un locuteur-auditeur social. L'accent est porté sur la recherche des variations, et non sur celles des universaux. La compétence n'est donc plus universelle mais individuelle. Les phrases grammaticales abstraites des grammaires universalistes, expressions de la pensée, deviennent des pratiques sociales situées.

L'ethnométhodologie est issue de l'école de Chicago, et de la phénoménologie de Shutz. Pour Shutz, la subjectivité individuelle est replacée dans un cadre intersubjectif, grâce à des processus d'idéalisation qui régulent et structurent la perception de chacun ; il nomme ces processus "interchangeabilité des points de vue", et "congruence des systèmes de pertinence". C'est-à-dire qu'on ne peut se passer du jugement des autres pour conforter le nôtre, et percevoir des "réalités" identiques.

L'ethnométhodologie traite "les activités pratiques, les circonstances pratiques, et le raisonnement sociologique pratique, comme des sujets d'étude empirique. En accordant aux activités banales de la vie quotidienne la même attention qu'on accorde habituellement aux événements extraordinaires, on cherchera à les définir comme des phénomènes de plein droit."[6]. Il s'agit selon Garfinkel[7] de "décrire les "méthodes"(procédures, savoirs et savoirs faire) qu'utilisent les membres d'une société donnée pour gérer adéquatement les problèmes communicatifs qu'ils ont à résoudre quotidiennement". Le social devient donc le produit des actions de ses sujets. Dans cette optique, à l'hypothèse de la "constance de l'objet" se substitue celle de "processus", et "les normes qui sous-tendent les comportements sociaux leur sont en partie préexistantes, en même temps qu'elles sont en permanence réactualisées et régénérées par la pratique quotidienne."[8]

Elle est pensée à partir de trois concepts clés : l'indexicalité, la réflexivité et "l'accountability".

"L'indexicalité désigne l'incomplétude naturelle des mots, qui ne prennent leur sens "complet" que dans leur contexte de production, que s'ils sont "indexés" à une situation d'échange linguistique."[9] En fait, toutes les formes symboliques, verbales, mimo-gestuelles ou autres, sont gouvernées par l'indexicalité. Cela implique que le sens est toujours produit localement, puisque aucune situation n'est reproductible strictement à l'identique. (Soit dans l'intervalle entre deux expériences conduites en un temps t et un temps t+1, il y a eu des fluctuations de matières et d'énergies, sinon en situation, au moins en contexte, soit on effectue des expériences simultanément auquel cas, les "cobayes" ne sont pas rigoureusement identiques. Il reste bien sûr l'exception mathématique.)

"La réflexivité désigne les pratiques qui à la fois décrivent et constituent un cadre social. C'est la propriété des activités qui présupposent en même temps qu'elles rendent observable la même chose. [...] La réflexivité désigne l'équivalence entre décrire et produire une interaction, entre la compréhension et l'expression de cette compréhension." Enfin, "dire que le monde est accountable, cela signifie qu'il est disponible, c'est à dire descriptible, intelligible, rapportable, analysable."[10]

L'ethnométhodologie, applicable à tous les domaines de l'activité sociale, accouche sous l'impulsion de Sacks, de l'analyse conversationnelle, qui a pour but de décrire le déroulement des conversations quotidiennes en situation naturelle. L'analyse conversationnelle rompt avec les théories linguistiques classiques en accordant une priorité quasi exclusive aux réalisations orales de la langue, en se situant dans une perspective dialogale et non plus monologale, et en substituant à la perspective structurale et immanente une approche de type communicatif, renvoyant à la "situation de communication". Nous verrons plus loin comment ces notions correspondent à celles de "communication ostensive-inférentielle" et de "pertinence" développées par Sperber et Wilson.

 

 


[1] Jean Paul Bronckart, Le fonctionnement du discours. Un modèle psychologique et une méthode d'analyse, Paris, Delachaux Niestlé, 1985, p10.

[2] Jean Caron, La régulation du discours. Psychologie et pragmatique du langage, Paris, PUF, p144.

[3] Jean Paul Bronckart, op cit, p12.

[4] Winkin dans Winkin et alii, La nouvelle communication, Editions du seuil, 1981, p108.

[5] Bruner dans Robert Vion, La communication verbale, analyse des interactions, Hachette, 1992, p52.

[6] Garfinkel dans Alain Coulon, L'ethnométhodologie, Que sais-je, PUF, 1987, p25.

[7] Op cit.

[8] Catherine Kerbrat-Orecchioni (CKO), Les interactions verbales, tome I, Armand Colin, 1990, p62.

[9] Alain Coulon, op cit, p29.

[10] Alain Coulon, op cit p37 et 42.

 

IHM, Interaction Homme Machine.

Quelles représentations (attributions d'intentions et de compétences) les interlocuteurs ont-ils les uns des autres ? Cette question est fondamentale, que l'on ait affaire à une interrelation 100 % humaine, à une interrelation Homme-Machine, ou bien à une interrelation où les interactants sont "équipés" (avec les prothèses, il apparaîtra des pourcentages d'assistance que l'on devra prendre en compte dans les configurations interactionnelles). Dans quels univers sémiologiques les TIC projettent-elles leurs utilisateurs ? Quelles sont leurs portées sur la perception et l'activité humaines ? A quel niveau de pertinence peut-on s'attendre dans ce type d'interaction ? Voilà les questions principales sur lesquelles se penchent les sciences cognitives, l'ingénierie informatique, qui annexent souvent à leur démarche, dans des proportions variables, un grand nombre de disciplines, dont évidemment la linguistique.

Précisons d'abord que deux conceptions s'opposent en ce qui concerne les objectifs assignés à l'intelligence artificielle, (I.A) : une conception maximaliste qui vise à simuler parfaitement l'intellect humain, pour mimer la conversation ; une autre conception plus modeste, plus "pratique", qui met en perspective que "le dialogue Homme-machine est naturellement limité par les objectifs particuliers des systèmes et leur mode d'utilisation." [11]  

Dans ces deux cas, l'orientation du dialogue appartient en grande partie, pour l'instant, à l'utilisateur, les dimensions kinésiques et proxémiques ne sont prises en compte que par des modèles demeurant pour l'instant prototypiques, et la conception dialogique se trouve de ce fait considérablement réduite. La machine capte peu le monde des apparences ; cette apparence (la "face" qu'il ne faut pas perdre chez Goffman) règne pourtant sur l'ordre moral de la société, et la conditionne.

Quoi qu'il en soit, "si les nouveaux genres dialogiques issus de la communication Homme-machine s'écartent de la conversation interhumaine, pourquoi le regretter ?[12]" Il est légitime de ne rien regretter si, comme F.Rastier le suppose, les objectifs maximalistes de l'IA disparaissent pour céder la place aux disciplines techniques (traductions automatiques, systèmes experts). Rien n'est moins sûr.

2 "Influences des TIC sur les comportements langagiers" : brèves définitions.

Les technologies de l'information et de la communication.

Chacun pourrait proposer sa propre définition des (nouvelles) technologies de l'information et de la communication. 

Celle sur laquelle ce travail s'appuie est d'abord relative à des structures physiques techniques concrètes, matériels possédant diverses fonctions, qu'il est possible d'interconnecter, de faire "jouer ensemble" : les attributs structurels des nouvelles technologies concernent les supports et les équipements.

Elle est aussi relative aux modélisations des schémas d'action et des parcours cognitifs que les concepteurs proposent aux utilisateurs des modes de traitement de l'information. Les attributs fonctionnels concernent la conception, l'usage, ainsi que le contrôle et la gestion de cette conception et de ces usages. En ce sens, les attributs fonctionnels relèvent de "mises en place" qui doivent allier des disciplines "matérielles" à des disciplines "immatérielles", couplages définis plus loin comme des "technologies intellectuelles".

La référence "multimédiatique" souvent associée aux TIC sera conservée et reprise sous la terminologie d'"image multimédia" empruntée à Anne-Laure Foucher qui s'est penchée sur les combinatoires multimodales en vue de la conception de logiciels multimédia pour l'apprentissage des langues.

Les attributs structurels.

- Le support physique, sur lequel l’information est stockée, ou stockable : cédérom, disquette, papier, bande, la ROM (mémoire morte) des disques durs, réseaux de neurones, ADN…

- Le dispositif qui code, décode, peut transférer et transmettre l’information ; pour simplifier nous pourrions employer les termes d'émetteurs, de récepteurs, et de connectique : ordinateur et périphériques (graveur, scanner, netcam, imprimante), télévision, magnétoscope, lecteur de cassette, DVD, livre, rétroprojecteur, antenne/décodeur satellite, téléphone et lignes téléphoniques, câbles de réseaux en tout genre. De plus les biotechnologies ouvrent aujourd'hui des perspectives, prometteuses ou prométhéennes, suivant le cours du NASDAQ, de coopération Homme-Machine. On ne sait, du fait de l'impossibilité de traiter un retour sur les conséquences physiques, mentales, sociales, d'une utilisation "androïde" des TIC, si les systèmes de simulation que l'on qualifiera de fortement intégrés, au corps et au système perceptif, se développeront ou pas auprès du grand public. Ce n'est pas exclu. La tendance actuelle, (dans les pays industrialisés, seuls capables de financer et conduire des recherches de ce type), va en tous les cas dans ce sens. Bio, nanotechnologies,  neurophysiologie et microchirurgie se côtoient depuis longtemps dans les laboratoires du futur, où les sciences cognitives deviennent le support générique de multiples axes de recherche.  Ainsi certains attributs structurels que l'on identifie pour l'instant dans les œuvres de science fiction, pourraient très vite voir le jour (lunettes, casques, gants, combinaisons, implants de puces…). Jamais encore très loin n'a chargé si proche. Nous reviendrons tout au long de ces pages sur la portée de cette description de futurs immédiats, tension vers l'avenir, autant qu'introspection phylo et ontogénétique.

Les attributs fonctionnels.

- Ils concernent d'une part tout ce qui constitue la matière informative, c'est-à-dire le matériel symbolique ("textes[13]", sons, graphismes, couleurs, lumières, mouvements, odeurs, goûts, touchers)

- D'autre part, ils représentent la traduction d'une pensée, d'une conception de processus impliquant des interprétations, qui sont mises en forme et qui sont organisées de façon à guider ou orienter l'usage.

Il faut donc distinguer ici l'activité de concevoir, à des fins précises (un logiciel, un programme) un outil dit "intelligent" comme un moteur de recherche par exemple, de l'utilisation potentielle qui peut être faite de cet outil, et de son utilisation effective.

Les nouvelles technologies de l'information et de la communication seront appréhendées de trois points de vue :

1-  Le premier pose ces nouvelles technologies comme média (multimédia) dans certaines interactions humaines. Les TIC permettent de transmettre des informations d'un individu à un autre, ou à un groupe, les progrès consistant dans ce cas de figure à optimiser la vitesse de circulation, la quantité et la qualité des informations transmises. Ces informations peuvent être transmises en attente d'un retour, en vue d'un échange personnalisé (chat, messagerie, forum), dans le cadre alors d'une interaction forte, engagée, directe, comprenant des signes de présences à l'émission ou à la réception des messages, quelle que soit leur nature.

2-  Mais ces informations peuvent également être livrées à un public, ciblé ou non, à des fins informatives et/ou commerciales pour un coût variable ( informations télévisées, radio… et cd rom de jeux, films…). Le retour, s'il y en a un, est alors traité statistiquement (l'assomption de pertinence optimale pour l'émetteur relève, dans la pratique marchande, essentiellement de l'exercice économique). L'interaction est considérée comme faible, et indirecte, ce qui n'ôtera rien à la puissance de l'éventuel impact que pourrait avoir un usage intensif et/ou exclusif de certains outils par la population. L'acte de proposition de vente de ces produits, comme des autres, est influent.

3-  Le dernier point de vue concerne "l'outil exploratoire" que les TIC représentent,

exploratoire sous trois principaux aspects :

- de par les expériences de simulation qu'elles autorisent, simulations interactives (les tests de pilotages), ou traitées par calcul sans intervention humaine autre que celle du programmeur (logiciels simulant l'évolution de l'écosystème) ; 

- de par la génération de nouveaux "textes élargis" à caractère multimodal, dont nous discuterons plus loin ;

- exploratoire aussi par les informations jusqu'à maintenant inaccessibles, que les techniques de pointe exhument. Ces techniques, qu'elles soient utilisées en imagerie cérébrale (la TEP) par les astrophysiciens (les accélérateurs de particules, les sondes spatiales), par les "médecins" (greffes d'organes, organes artificiels…), ouvrent perpétuellement de nouvelles voies, qui valideront des intuitions ou en infirmeront d'autres (sans nécessairement qu'apparaisse un quelconque consensus entre rationalistes et transcendantaux d'ailleurs), qui stimulent tous azimuts la recherche sur les fondements humains, de l'organique fonctionnel à la métaphysique.

Information et communication : deux caméléons conceptuels.

Information.

Une information est un couple constitué :

-  d'une représentation matérielle qui en constitue le formant. (une particule de lumière, une impulsion

électrique, peuvent tenir le rôle de représentation matérielle au même titre qu'un signe tracé),

- et d'un ensemble d'interprétations qui en constitue le formé, dont la nature, événementielle, consiste en un changement d'état qui, par l'occurrence de cette représentation matérielle, provoque l'activation du champ interprétatif correspondant, selon les règles fixée par un code préétabli[14]. 

  L'information est une entité organisée, qualifiée parfois de troisième dimension universelle après la matière et l'énergie (E. Morin, M. Serres).

Du latin informatio, terme dérivant lui même de l'expression in-formatio, formée de la combinaison de la préposition in ( employée ici non dans un sens privatif comme dans informis "qui n'a aucune forme, qui est informe" mais plutôt dans celui qui marque "un mouvement vers") et du mot formatio, qui signifie "formation", "confection", "composition", ainsi que l'action de "former", "d'organiser", de "structurer", elle correspond à l'action du verbe informare "informer", "concevoir" "expliquer" "esquisser" "faire comprendre", "faire prendre connaissance".  Mais, d'après l'étymologie véritable selon Georges Ifrah, son sens le plus absolu serait celui contenu dans les expressions religieuses, telle que la "Grâce divine informante", où "informant" serait entendu par : "qui donne une forme à ce qui n'en a pas", "réaliser dans une forme sensible". 

Aujourd'hui, "L'information" est fréquemment associée à la notion d'entropie (du grec entropia, "conversion" "retour en arrière") qui est d'abord une fonction mathématique exprimant le principe de dégradation de l'énergie, qui exprime également le principe de dégradation d'une structure, c'est à dire d'un ordre établi, impliquant l'idée de désordre et de dispersion, et surtout à celle de néguentropie devenue par extension dans le langage philosophique synonyme "d'organisation", qui conduit à la théorie de l'auto-organisation.

Constatons déjà que transcendance religieuse et rationalisme mathématique se côtoient dans l'univers sémantique du terme "information". 

Communication.

Communiquer c'est transmettre de l'information. Il n'est pas utile de répertorier les idiomatismes se rapportant à la communication, regroupés parfois sous l'expression générale de "métaphore du conduit". Le propos n'est pas ici de décrire la communication "biologique", (hérédité, connexions neuronales, etc…) domaine qui pourtant se rapproche à grands pas de la discipline linguistique. La teneur de certains travaux en sciences cognitives alimentera toutefois les développements projectifs sur l'IHM. Ce sont surtout les "productions" des communicants qui seront prises en compte et beaucoup moins les processus internes d'élaboration de ces productions. Le corps sensible sera néanmoins envisagé comme support de "langages", car de la perception de ce corps dépend la perception de ces "langages" en question (Mimo-gestuelle, kinésique, proxémique).

Les "anciens grecs" qualifiaient de barbares (étymologiquement, ceux qui n'employaient que des "borborygmes"), les populations qui ne parlaient pas leur langue, qui ne pouvaient donc accéder à la raison parce qu'ils ne pouvaient pas communiquer[15]. Ces temps sont heureusement révolus, quoique le peu d'attention que porte la communauté internationale au problème de la disparition des langues soit très préoccupant (25 langues disparaissent chaque année), même si certaines, comme l'affirme Claude Hagège[16] sont capables de résurrection.

Aujourd'hui, certains[17] voient la communication au carrefour de l'anthropologie, de l'idéologie et de la technique. Mais elle n'est pas au carrefour, elle est un carrefour, le gigantesque carrefour de l'"activité" et de l'"évolution" au sens générique. La communication est là, bien avant que l'on ne s'interroge sur elle et qu'elle ne devienne idéologique. Elle est la condition qui fournit à toute "entité" un lieu interactif, un lieu d'expansion et d'expression. L'acceptation de ce postulat fait dire à Philippe Breton[18] que la communication constitue la dernière et la meilleure des idéologies ou des religions de rechange : idéologie du consensus, de la conciliation universelle. Elle ne connaît que peu d'ennemis, car se réclamer de l'idéologie de la communication revient finalement à en appeler à la communion de l'humanité tout entière.

Selon Breton toujours, le discours qui fait de la communication une valeur centrale à laquelle il est nécessaire de recourir systématiquement pour résoudre toutes sortes de problèmes socio-économiques, cette idéologie de la communication, aurait fourbi ses premières armes lors de l'apparition de la cybernétique dans les années 40. Le mathématicien philosophe politologue Norbert Wiener, cofondateur de la cybernétique, considérait qu'il faut surtout s'attarder sur les relations existant entre les phénomènes, et non exclusivement sur ce que sont intrinsèquement les phénomènes. Ces relations doivent être considérées comme étant intégralement constitutives du mode d'existence des phénomènes eux-mêmes. S'en suit la proposition épistémologique qui a conditionné, on le constate puissamment rétrospectivement, le devenir de nos sociétés : le réel peut tout entier s'interpréter en termes d'information et de communication.

Rappelons toutefois que la première formulation théorique des enjeux politiques de la communication avait tenté d'exister, avant qu'elle ne devienne si évidente, omniprésente, incontrôlable. Elle était mentionnée dans des textes qui font douter bien souvent de la performativité linguistique : dans et selon l'article 11 de la Déclaration Française des Droits de l'Homme et du Citoyen : "La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l'homme."

Les sciences de l'information et de la communication sont en plein essor. Et "si l'on entend par paradigme : "l'ensemble des mots clés significatifs des nouveaux langages véhiculant la pensée scientifique""  nous dit Pierre Papon, on peut en effet penser que la "science de l'information" pourrait être le nouveau paradigme de demain, puisque sa terminologie marque déjà des domaines aussi variés que la génétique, les neurosciences, la robotique ou I' "intelligence artificielle"."[19]

 


[11] François Rastier, Sémantique et recherche cognitive, Paris, PUF, 1991, p166.

[12] Rastier, op cit, p175.

[13] Nous verrons comment la notion de "texte" doit être entendue au sens large sur le réseau, comme un "texte élargi".

[14] Voir Georges Ifrah, Histoire universelle des chiffres, Tome 2, Paris, Editions Robert Laffont, p717 à 738.

[15] Voir Daniel Bougnoux, Introduction aux sciences de la communication, Editions La Découverte, 1998.

[16] Claude Hagège, Halte à la mort des langues, Editions Odile Jacob, 2000.

[17] Comme Pascal Fortin, La communication au carrefour de l'anthropologie, de l'idéologie et de la technique, Rezo.net, En ligne.

[18] Philippe Breton, L'utopie de la communication, Editions La Découverte, 1995.

[19] Pierre Papon, Paradigmes scientifiques et conceptions du monde, dans Guitta Pessis-Pasternak, "La science : Dieu ou Diable", Editions Odile Jacob, 1999.

 

Les influences

Ce n'est pas en référence à un  "écoulement, flux, provenant des astres et agissant sur les hommes et les choses", ou à une "action attribuée aux astres sur la destinée humaine" que le terme "influence" sera compris dans ces pages. A cette acception d'"influence" cosmique et astrale  (cet emploi, attesté vers le Xème siècle, continue cependant de faire les choux gras de bonimenteurs plus ou moins institutionnalisés) en sera préférée une plus terrestre, terrienne :

"Action, le plus souvent graduelle et continue, qu'exerce une personne ou une chose sur une autre ; circonstance, chose, qui exerce une telle action.

Pouvoir social d'une personne qui amène les autres à se ranger à son avis.

Action morale, intellectuelle.

Autorité politique (d'un état, d'une civilisation, d'une puissance sur d'autres puissances, dans une région.)

"Sous l'influence de" : sous l'effet, sous l'empire, sous le coup de."[20]

C'est donc sous l'angle de l'action, inhérente à un état, un statut, un potentiel, d'objets utilisés et d'utilisateurs, susceptible d'engendrer des changements dans les activités humaines, que sera compris le terme "influences". Il s'agira de proposer un mode de circulation dans ce trafic très dense d'influences.

Influences directes et indirectes

Influences directes

Les influences directes résident dans les conséquences induites par une utilisation actuelle, c'est-à-dire à un instant t, d'une partie ou du tout du potentiel d'une machine dans l'activité de production/réception d'informations, dans le cadre d'une interaction médiée par ordinateur, ou d'une interaction humain/machine. Les influences directes sont directement appréhendables à cet instant t.

On pourrait les ranger selon trois catégories, les deux premières sont liées à l'organisme humain et à son fonctionnement et donc étroitement imbriquées, la dernière est liée à une reconfiguration de l'activité de communication :

1-  influences physiques et/ou neurophysiologiques, (frapper sur un clavier ne nécessite pas les mêmes mises en action que parler au téléphone) ;

2- influences psychologiques et/ou psychiques (la présence ou l'absence physique des interlocuteurs n'oriente pas l'interaction de la même façon) ;

3- influences sur le potentiel communicatif. (vitesse de circulation de messages polymorphes, quantité d'informations, hypertextualité…).

Influences indirectes.

Les influences indirectes dépendent essentiellement de conséquences induites qui sont relatives,

- soit à un usage perdurant, à une imprégnation profonde, dans un cycle long d'évolution, des composants de l'univers technologique de l'information et de la communication, dans les entités et leurs interactions. Chaque fois qu'un "progrès" veut faire passer pour obsolètes des techniques prétendument anciennes, les résistances s'organisent. Dans ces luttes multimodales où l'expert devra convaincre, se jouent manifestement les desseins d'une multitude de systèmes, animés, inanimés, humains non-humains etc. Ainsi sont exercés des feed-back permanents complexes entre ce qui se fait, ce qui est dit, ce qui est dit être fait, qui déroulent progressivement les balises d'une trajectoire pour l'ensemble des systèmes et pour chaque système. Ce qui selon Guy Lacroix est vrai aussi bien pour l'homme que pour l'animal et la machine :

"Si nous considérons l'homme, l'animal et la machine sous l'angle de l'information, nous constaterons qu'ils organisent et régulent tous trois leur action sur un modèle commun, celui du feed-back. Le feed-back est une sorte d'atome irréductible de comportement formé de trois éléments spécialisés indissociables. L'un représente et commande l'action, l'autre agit sur le milieu, et le troisième informe la commande du déroulement de l'action. Cette information permet à la commande de s'adapter aux variations du milieu en modifiant le déroulement de l'action en cours."[21]  

- soit à un usage ponctuel. Dans ce cas l'indirection se caractérise par l'essence même de l'action de choisir. Le choix d'un mode de communication ou d'un autre ouvre ou ferme des portes sur l'écriture des scènes à venir pour les interactants. Etre rivé à un écran d'ordinateur fournit certaines possibilités que ne fournissent pas les sorties au grand air, et vice versa. Les rencontres ne sont pas du même type. (Sans compter les "rencontres du troisième type"…).

Les non-utilisateurs subissent les influences directes de la présence des machines (il y a toujours une "puce" qui traîne quelque part) dont ils doivent se servir malgré eux, ou dont ils se servent sans le savoir, et celles beaucoup plus prégnantes et plus indirectes du comportement que les usagers adoptent à leur égard.

 Influences à court ou à long terme.

Fractionner nettement des périodes dans une chronologie incertaine, (chronologie temporelle ou "processuelle"), qui déterminerait des laps de temps "courts" ou "longs" repérables par des ruptures significatives, n'est pas envisageable sans que soit indiquée l'échelle que l'on adopte, très variable suivant les domaines d'influences car les cycles de vie sont d'une infinie variété. Si certaines ruptures sont identifiables : inventions, bouleversements géo-climatiques etc… d'autres ne sont détectées que rétrospectivement, lorsque le travail produit par la "nouveauté" matérielle ou immatérielle, et/ou le stade de maturation de cette "nouveauté", a un effet perceptible isolable.

Le long terme n'aura pas de limites. Sa frontière la plus proche de nous sera cependant définie par les projections que permettent l'imagination, l'observation et l'activité réflexive humaine, traduites ou pas dans un langage accessible à divers pourcentages de la population. Cette frontière est bien entendu perpétuellement repoussée, à des fréquences variables suivant la teneur de la nouveauté et de ses champs d'application, suivant l'effort de diffusion et l'effort pédagogique consentis pour qu'elle soit partagée. Le long terme occupe forcément un espace panchronique.

Nous arrêterons subjectivement le "court terme", aux interprétations sur les conséquences des activités en cours sans poser de conditions supplémentaires, dans une visée synchronique. Il s'agit de traiter de l'actuel, de l'actualité, dans un ici et maintenant toujours fuyants.

Les comportements langagiers.

Les comportements langagiers seront envisagés aussi bien sous l'angle formel de l'usage dans l'activité de production/réception des informations, que dans une théorie de "l'agir communicationnel" véhiculant des intentions d'orientation des activités (relationnelles, transactionnelles, et/ou coopératives informatives) dans les différents types d'interactions, à partir des représentations et des interprétations de ces usages que s'en font et qu'en ont aussi bien les utilisateurs que les observateurs.

Dès lors qu'interviennent les TIC, soit matériellement (usage actif du matériel soft et hardware, ou présence matérielle configurant la situation), soit symboliquement (discours technophiles et technophobes), certains types de comportements situés et marqués, personnellement, culturellement,  apparaissent. Le but de cette recherche est de repérer certains aspects de ces comportements en corrélation avec un langage, et de proposer une interprétation de ces émanations sémiologiques.

"Langage" est entendu dans ce travail par toute production représentative, d'un état ou d'une intention, dont la formalisation est identifiable pour l'émetteur et/ou le récepteur, générant des interprétations chez l'émetteur et/ou le récepteur, susceptibles d'orienter le cours de l'action.

Le traitement du Langage occupe naturellement, à divers niveaux, une quantité considérable de chercheurs, tous domaines confondus. Le nombre de théories produites est tout aussi considérable. La linguistique cognitive étudie comment les informations phonologiques, lexicales, syntaxiques, sémantiques et pragmatiques participent à la perception, à la compréhension et à la production du Langage. La modélisation des interfaces "intelligentes" dépend du fruit de ces recherches, elle dépend des définitions et des hypothèses que l'on pose quant aux modes de traitement des informations par les "interlocuteurs", qui pour interagir, ont eux-mêmes une représentation du schéma interlocutif auquel ils participent. 

Certains orthodoxes optent pour un traitement strictement modulaire, où le "calcul" de l'interprétation de la phrase repose exclusivement sur ses propriétés structurelles. D'autres se tournent vers un traitement de type interactionniste, où l'interprétation est liée à la situation globale ; enfin beaucoup élaborent des variantes, des théories hybrides associant modularité et interactivité. Les neurosciences disposant des techniques d'IRM et TEP[22] permettant de localiser l'activité cérébrale au cours des activités de production ou de compréhension, contribuent très clairement à étendre le paradigme "corps langage pensée" en révélant la complexité et la multiplicité des tâches effectuées.

Pour la linguistique cognitive, soit le langage est un produit de la pensée, soit il est un instrument de la pensée. En tout état de cause,

"si le langage est un des outils conceptuels de l'Homme, il ne doit pas être étudié de façon autonome, mais considéré par rapport à sa fonction cognitive : interpréter, ordonner, fixer et exprimer l'expérience humaine (Dirk Geeraerts). […] Soit les langues représentent un langage formel qui serait le langage de la pensée[23], soit elles représentent un espace abstrait dans lequel se déroulent des opérations cognitives qui définissent une sorte de grammaire des représentations, soit leurs invariants donnent accès aux catégories de l'esprit humain.[…] Dans tous les cas la préoccupation universaliste reste constante. "[24]

Il sera question dans la troisème partie "Le mythe, la métaphore et l'expert", d'appréhender comment les TIC révèlent de nombreuses manipulations discursives théoriques, qui parce qu'elles poussent davantage les individus dans des réflexions introspectives, ou dans des réflexions de type "méta" ou n"méta" (métaphysique, métalangage), orientent l'activité langagière qui détermine à son tour les plans d'action.

 

B. Présentation socio et géopolitique du site.

 

Le statut de "ville numérique" ou "ville numérisée", revendiqué par Parthenay après acceptation du projet par la commission européenne lui a valu d'être sous le feu de divers projecteurs qui n'ont pas seulement éclairé sa vitrine patrimoniale. Parthenay a été l'objet de plusieurs recherches en sciences sociales, investie par de nombreux groupes d'études, analystes ou observateurs, venus s'enquérir du fonctionnement de ce "bled" rural du cœur des Deux Sèvres (79), 17 000 habitants avec son district, plongé, plongeant, dans l'ère des NTIC, et présenté alors comme le laboratoire européen d'un futur à construire et orienter. L'expérience fut qualifiée bien souvent d'unique et d'exceptionnelle au regard justement de la situation géopolitique de la cité rurale, dite médiévale. L'aspect médiéval de la cité est d'ailleurs fréquemment associé, apposé ou "mentionné quelque part" dans les discours sur l'expérience actuelle, y compris dans les nomenclatures des études, "Parthenay entre passé médiéval et avenir numérique", "De Parthenay la féérique à Parthenay la numérique", mais toutes les villes bâties avant ou pendant le Moyen Age peuvent prétendre à ce titre, et cela n'a rien de singulier. Seulement depuis 1993, le District de Parthenay est reconnu "Pays d'Art et d'Histoire" par le Ministère français de la Culture. Le supplément d'âme historique de ces appositions médiévistes témoigne du choc tangible, temporel et technique, oxymoron dans les représentations symboliques, que beaucoup de visiteurs éprouvent en visitant cette "ville numérique moyenâgeuse".

1 Les sources documentaires.

Pour que le lecteur puisse se faire une idée la plus nette possible des contours socio-économiques culturels et politiques du site d'investigation, la présentation des lieux s'appuiera sur deux sources principales :

- la base documentaire de la ville. Seront inclus dans ces descriptions des condensés de reportages réalisés sur Parthenay, et des "topographies" réalisées par des chercheurs étrangers à la ville, livrant un point de vue externe, mais inévitablement dépendant du discours local, dans une gamme de modulations variable. Ces topographies font aujourd'hui partie intégrante de la base documentaire de la ville.

- des productions concernant Parthenay, issues des médias locaux, régionaux, ou nationaux. 

Ces sources complémentaires fourniront un matériau mixte qui sera utilisé à son tour à deux fins : 

premièrement il plantera le "décor" dont on sait qu'il peut être décrit différemment tant les structures et les individus répertoriés dans cet inventaire sont, avec le temps et l'évolution des événements, susceptibles de s'être transformés. Les repères historiques restent stables, mais il est possible que l'importance qui leur a été, leur est, ou leur sera accordée, subisse rétrospectivement quelques fluctuations.

deuxièmement il servira de base de données ajoutée au corpus, puisque la sémiologie, la sémantique, liées à ces discours concernent cette étude.

 

L'hétérogénéité des formes linguistiques sera, autant que faire se peut, traitée en partant des pratiques des locuteurs et de leurs interprétations situées et exhibées de ces pratiques. Le point de vue localement situé des locuteurs ne doit pas être confondu avec celui, exogène, de l'observateur qui les étudie avec des modèles élaborés dans des espaces autres que ceux du terrain, souvent légitimés par leur appartenance à la sphère académique. Cette approche praxéologique "théorie essentiellement interdisciplinaire, des comportements en tant que relations entre les moyens et les fins, sous l'angle du rendement aussi bien que des choix."[25], permet de traiter les formes linguistiques comme des ressources que les locuteurs s'approprient à toutes fins pratiques, ressources qu'ils ajustent au contexte, renforcent, reproduisent ou transforment dans des pratiques configurantes.

 

2 Le développement local.

 

Deux concepts phares, étroitement imbriqués, balisent la trajectoire parthenaisienne depuis de nombreuses années. Il s'agit des concepts de "développement local" et de "citoyenneté active", ou participative, qui sont aujourd'hui présentés dans les rapports sur la "ville numérisée" comme des conditions préalables ayant grandement facilité la mise en place du projet.

Nous énumérerons à la suite de ces définitions très riches les éléments pivots de la construction de la ville numérisée.

La définition que donne Yves Auton[26] du développement local colle particulièrement à la réalité parthenaisienne. Nous devons cependant mentionner que Parthenay, qui bénéficiait déjà depuis les années 70 de l'image d'un "laboratoire de développement local" fut l'un des cas d'étude envisagé par Yves Auton. Il y a donc certainement matière ici à relativiser le degré élevé de concordance entre la définition du concept de développement local et la réalité factuelle de l'expérience parthenaisienne.

Militance et identité.

Apparu dans les années soixante-dix en milieu rural en réaction aux risques de désertification économique, démographique et sociale de régions défavorisées par les mutations économiques et le développement des pôles industriels et urbains, le développement local est considéré comme un mouvement de pays dont la devise serait "vivre, travailler et décider au pays ". La notion d'identité en référence au territoire est importante, les acteurs du développement local sont d'abord enracinés. Ils ont une conscience forte de leurs origines, leur histoire, leur culture. Ils savent d'où ils viennent, et généralement veulent savoir où ils vont. Cette idée de développement local est surtout portée par les mouvements associatifs ou coopératifs, et bien davantage par des militants que par des entreprises ou des administrations. Ainsi au développement venu d'en haut, on oppose le développement par le bas ; aux logiques a-territoriales de l'économie capitaliste, l'intérêt local ; à une logique du profit qui apparaît destructrice, la volonté de satisfaire les besoins des consommateurs comme des travailleurs. Il s'agit dans ces conditions de composer entre trois logiques : celle de l'Etat, celle du marché et celle du territoire.

Initiative et créativité

Le développement local met l'accent sur l'initiative et la créativité. (Le portail de l'intownnet ou "réseau de la ville", ainsi que les dépliants touristiques ou techniques, affichent "Parthenay la créative" comme "logo blason"). Par la reconquête de l'outil de travail, (en ce qui concerne Parthenay par la conquête des TIC), et par la réappropriation et l'exploitation des richesses locales, la population locale, menacée d'appauvrissement se mettrait à créer collectivement. Le développement local reposerait donc sur diverses formes d'animation, de formation et d'information afin de susciter la participation et l'imagination des acteurs locaux, l'objectif étant de rendre les groupes conscients, responsables, solidaires et agissants.

Processus de changement porté par les élus.

Le développement local serait un processus de changement. Par les effets culturels qu'elles entraînent, la formation et l'innovation technologiques seraient des conditions importantes du changement. Tout en stimulant le renforcement de l'autonomie et de l'esprit d'initiative, elles seraient également en soi des moteurs du développement, car elles impliqueraient pour leur mise en œuvre un effort intense de mobilisation et d'articulation d'acteurs différents. Le rôle des élus locaux serait ici essentiel, puisque ce serait le mode de gestion des services publics locaux et leur relation avec les usagers qui inciteraient ou non à la mobilisation d'une démarche de développement. Emmanuel Eveno et Luc Jaecklé  mentionnaient lors du lancement de MIND (voir ci dessous) que "pour partie, le modèle de Parthenay-ville numérisée est peut-être, avant tout, un modèle de gouvernement d’un projet de développement local.[27]"

Pour résumer. 

Selon Yves Auton[28] le développement local implique :

- L'absence de modèle[29] : " La prise de conscience de la grande carence des modèles est le préliminaire de tout progrès politique et social dans l'idée de développement. La plupart des contemporains sont obnubilés par la croyance que le modèle existe " (Edgard Morin). Une forme de développement endogène, autocentrée, et donc la recherche d'un certain degré d'autonomie vis-à-vis des centres de décision " extérieurs ". 

- Un processus de mobilisation des acteurs, de participation des habitants, d'émergence de nouvelles relations sociales, mais aussi une recherche d'effets de synergie entre des acteurs 

- Une réaction au modèle économique dominant : il s'agirait d'organiser les activités de production, d'échange et de distribution dans la complémentarité et la solidarité plutôt que dans la concurrence. 

- Un projet global qui prenne en compte la totalité d'un contexte social, économique et culturel. Il s'agirait de passer d'une logique sectorielle (industrie, commerce, tourisme, transport…) à un système d'actions global intégrant l'ensemble des éléments de la vie sociale (logement, santé, éducation, culture, loisirs, travail…) 

- L'importance de la valorisation des richesses locales, de la diversification des activités et de l'innovation dans les pratiques. 

- La nécessité d'une logique territoriale. L'identification du territoire fait référence à l'identité commune d'une région, d'un bassin d'emploi, d'une localité, d'un quartier, où il existe une relative unité économique, géographique ou historique.

 


[20] Définition tirée du Grand Robert.

[21] Guy Lacroix, Cybernétique et société : Norbert Wiener ou les déboires d'une pensée subversive, Revue "Terminal" n 61.

[22] Imagerie par résonance magnétique, et tomographie par émission de positrons.

[23] Pour Fodor le langage de la pensée, LDP, n'est pas nécessairement lié à une langue naturelle, étant donné que les types pertinents de comportements intelligents sont présents chez des créatures dépourvues de langue naturelle, comme le bébé humain ou le chimpanzé. Ce LDP posséderait une structure logico-syntaxique sémantiquement évaluable, dont les constituants (noms, prédicats, variables, quantificateurs, connecteurs logiques) sont combinables pour former des complexes ou "phrases".

[24] François Rastier dans Houdé et alii, Op cit.

[25] Jean Piaget, Epistémologie des Sciences de l'Homme, 1970, p314, tirée du grand Robert.

[26] Yves Auton, Etude Internet et développement local, Admiroutes, mai 2000, ITN en ligne 

 http://www.admiroutes.asso.fr/espace/proxim/auton/partie1.htm

[27] Emmanuel Eveno, Luc Jaëcklé, Parthenay, modèle de ville numérisée, rapport des chercheurs dans le cadre  du projet européen MIND, juillet 1997, ITN en ligne.

[28] Yves Auton, op cit.

[29] Les éléments en gras sont des mises en exergue personnelles.

3 La citoyenneté active.

On constate que le processus de changement, même prôné par des élus influents, ne saurait se mettre en place par enchantement. Initié, ce processus doit être relayé par toute une population qui doit se mobiliser, créer les conditions de rencontres, s'impliquer, se mettre en mouvement, revendiquer son existence, s'activer, participer. Voilà ce que nécessite indubitablement un projet de développement local : une citoyenneté active.

             Pour en arriver là, des préliminaires s'imposent pour la totalité de la population. Elle devra s'ouvrir au dialogue, et s'appliquer à éviter les blocages dus aux frontières que la pratique de certains discours idéologiquement réduits contribue à maintenir à tous les niveaux, que ce soit entre groupes ethniques (discours racistes), groupes d'appartenance culturelle (discours technophiles ou technophobes par exemple), secteurs socioprofessionnels ("les politiques sont des salauds…") etc… Le cumul des niveaux est évidemment envisageable. L'approche "pragmatique" est maintes fois mentionnée à propos des axes de gestion globale de la cité par les différents acteurs observateurs.

Soulignons que figure aujourd'hui dans de nombreux textes européens le terme de "développement durable". Issu de la Conférence sur l'environnement de Rio de Janeiro (1992), ce terme désigne un mode de développement qui satisfait les besoins des populations sans compromettre ceux des générations futures, en cherchant un équilibre entre l'action économique, le respect de l'environnement et le social. Il ne fait aucun doute que les changements induits par les TIC au niveau organisationnel entraîneront à moyen et à long terme un changement de "mentalité", que l'usage des TIC soit accepté ou imposé.

Les pivots humains.

Le maire.

Michel Hervé, maire de la ville depuis 1979, moteur principal de l'expérience, mit en place un groupe de travail autour du projet ville numérisée en 1994. Il assura par ailleurs d'autres fonctions qui servirent ses desseins : il fut pendant quelques années Président d' "Europe 99 politique de civilisation"[30], association où se rencontrent chercheurs, intellectuels, responsables politiques, sociaux, associatifs et économiques, "citoyens actifs". Fonctionnant en réseaux à travers l'Europe cette association a mis en place des conférences "Inter Citoyennes", visant à démocratiser le processus de révision des traités de l'Union européenne ouvert en mars 1996. Le président de l'association est Edgar Morin et Michel Hervé en est le vice-président à l'époque où ces lignes sont écrites. Il est également à la tête d'une entreprise où plus de mille employés télétravaillent dans toute la France. Ses différents statuts, le mettant en prise directe par plusieurs biais avec l'objet qui nous concerne ici, ont conféré un poids certain à la proposition de candidature de sa ville au projet "Ville numérisée" dans le cadre des expérimentations initiées par les autorités bruxelloises. Ses discours s'appuyaient sur une pratique préalable du fonctionnement en réseau, sur laquelle il se penchait au quotidien depuis longtemps.

Un groupe de travail polymorphe, évolutif et autogéré.

Baptisé "Equipe locale d’édition" par les chercheurs qui reprenaient en cela une proposition d'un partenaire industriel du projet, ce groupe constitué d'un nombre aléatoire de participants suivant les réunions (chefs de service, animateurs "Mind"[31], informaticiens ou spécialistes de l’audiovisuel locaux, représentants des industriels, chercheurs, entrepreneurs locaux, membres du personnel districal) a représenté la première initiative de la ville "pour mobiliser les acteurs locaux, qu’ils soient personnel municipal ou appartenant à ceux que nous appelons les médiateurs locaux." Eveno Jaëcklé 1997

Le fonctionnement de cette équipe locale d'édition, "ouverte" et "assez peu institutionalisée", est décrit par Eveno et Jaëcklé comme une sorte de bain bouillonnant dans lequel le contenu des bulles n'aurait jamais été clairement identifié. Ni ses rôles, ni son statut, ni même les missions des participants n'auraient été précisément cernés, car négociés en permanence.

"Elle a été une structure dans laquelle se cristallisaient les négociations et les transferts d’expertises entre les acteurs ayant une compétence technique (entrepreneurs locaux et représentants du consortium industriel), les chefs de services (tous novices en matière de conception multimédia) et le personnel d’animation spécialement recruté pour le projet (construisant progressivement son savoir-faire)."[32]  

Nombre de "coordinateurs de projet" se sont néanmoins succédé durant quatre ans. 

Les médiateurs.

Pour catalyser l'activité citoyenne furent non seulement "enrôlés" des "agents de développement", mais aussi des acteurs locaux qui devinrent des "médiateurs locaux", (dénomination employée par Eveno et Jaëcklé) dont la mission au sein du projet de numérisation était surtout de favoriser l'implantation des dispositifs techniques. Chargés "d'observer, d'apporter de l'information et de créer les conditions de la rencontre" selon les termes du maire, ces agents pourraient être comparés à des routeurs intelligents dispatchant l'information où elle a le plus de chance d'être assimilée productivement et de générer soit des liens, soit des idées, des collaborations, des ouvertures, et de manière plus diffuse, un espoir de réussite et d'aboutissement positif du projet…. Le "profil" des médiateurs, facilement repérables de par leur implication volontaire, a été identifié comme suit : "ce sont des personnes cultivées, notamment sur les questions technologiques, elles sont fortement impliquées dans la vie locale, ont une certaine disponibilité et ont été d'emblée favorables au projet, dès ses débuts.[33]" Ces "médiateurs", définis comme "pionniers dans l’usage des médias interactifs" par les chercheurs parce que leur appropriation des différents outils a été perçue comme plus rapide et plus efficace que la moyenne, étaient donc des militants auxquels la devise "vivre, travailler et décider au pays" convenait tout à fait : des experts du développement local en quelque sorte.

Des stratégies et des actes.

L'objectif prioritaire du projet "ville numérisée" était de favoriser une large appropriation des NTIC par les acteurs locaux. Ils deviendraient éventuellement par la suite producteurs d'informations par le biais de ces outils dont le fonctionnement aurait été assimilé, et les potentiels entrevus.

L'ambition et la philosophie du projet.[34]

·                                 Favoriser les communications "transversales" et susciter les initiatives associatives, avec la conviction que les réseaux électroniques ne s'implantent pas s'il n'y a pas au préalable le développement d'un tissu dense de relations humaines.

·                                 Utiliser les nouvelles technologies de l'information et de la communication (NTIC), comme catalyseur pour accroître la densité des échanges entre citoyens, à l'échelle d'un petit territoire, au sein d'une Cité.

·                                 Expérimenter ce que peuvent être les usages concrets de ces nouvelles technologies informationnelles, dès lors qu'elles sont appropriées dans la vie de tous les jours par toute une diversité de citoyens et d'acteurs qui font la richesse d'une ville …

·                                 Etre un "laboratoire urbain de la société de l'information" et atteindre, sur le territoire du District de Parthenay, une forte masse critique de la population utilisatrice des NTIC. D'où une approche multi-sectorielle et non segmentée : attaque frontale et simultanée à tous les usages de la vie locale quotidienne (école, entreprise, administration, culture, commerce agriculture, etc.)"

Un appui scientifique

METASA (Multimedian european Experimental Town with A Social pull Approach).

METASA était un projet de recherche et développement qui s'inscrivait dans le cadre du programme "applications télématiques" de la Commission européenne (Direction Générale XIII). Il rassemblait dans un même consortium européen quatre petites villes européennes (Arnedo (Espagne), Parthenay (France), Torgau et Weinstadt (Allemagne)), des équipes de chercheurs en sciences sociales et des industriels, constructeurs, opérateurs, ou producteurs de contenu[35]. La première phase de l'expérience se déroula sur deux ans, en 1996 et en 1997. Eviter de "plaquer ces technologies dans des lieux non-préparés", "construire une étape décisive vers un "plus" de communication et d’information", essayer de partir des citoyens eux-mêmes et de leurs besoins, pour produire des technologies qui leur seraient alors adaptées, plutôt que profiter des technologies existantes en s’efforçant d’accrocher ces citoyens, initier "un mouvement de social pull plus que de technology push[36]", tels étaient décrits les objectifs de ce programme. (Voir annexe 6 "Résultats METASA")

MIND (Multimedia INitiation of the Digital towns).

MIND était lui un projet de démonstration de court terme soutenu par la Direction Générale III (Industrie) de la Commission européenne. Distinct mais complémentaire du précédent, il poursuivait l'objectif de susciter l'émergence d'une "communauté électronique locale" à base d'échanges d'informations, de communications et de transactions, intégrant l'ensemble des acteurs économiques, sociaux et administratifs de la Cité. 

"La méthode de déploiement du programme Mind reposait sur l’hypothèse qu’il existe une hiérarchie et en tout cas des différences entre les fonctionnalités d’information, de communication, et de transaction. Ainsi, l’utilité (information et transactions) et la sociabilité (communication) se répondent pour construire l’offre et la demande. La particularité de Parthenay est d’avoir commencé par les fonctions de sociabilité, avec des possibilités d’expression individuelle dans le débat public au travers des forums du BBS."[37]  

Le projet IMAGINE.

(Integrated Multimedia Applications Generating Innovative Networks in European digital towns), 

IMAGINE, retenu par la Commission européenne (DG XIII) dans le cadre de l’appel d’offre IADS (Integrated Apllications on Digital Sites) du programme télématique de l’Union européenne, s’inscrit dans le prolongement de METASA et de MIND. IMAGINE a débuté le premier janvier 1998 pour une durée de 3 ans. La consultation de l'annexe concernant la description et le bilan d'IMAGINE est nécessaire à une imprégnation forte de la dimension du projet. En quelques mots :

Ce projet réunit dans un même consortium :  

-         de grands groupes industriels européens, leader dans le domaine des NTIC, 

-         4 villes moyennes de l’Union européenne,

-         des PME locales, détenant une expertise dans le multimedia,

-         des équipes européennes de chercheurs en sciences sociales.

"Concrètement, IMAGINE doit permettre le développement et l’intégration sur une même plate forme technologique ouverte de toute une série de services numériques urbains.[…]

Axé principalement autour de 3 domaines d’applications (éducation et formation - marché de l’emploi et insertion sociale – administration), le projet recouvre également d’autres domaines (additional applications) comme la santé et le commerce électronique […]

Résolument tourné vers l’usager, le projet doit permettre l’implication d’une masse critique de citoyens de la ville comme utilisateurs des nouveaux services numériques ; de démontrer à grande échelle et en grandeur nature, la plate-forme de services intégrés ; de mener un travail permanent de repérage des nouveaux usages et des nouveaux besoins ; d’évaluer les facteurs sociétaux d’appropriation des NTIC et d’analyser les conditions économiques pour la pérennisation des nouveaux services numériques locaux."[38]

Les espaces numérisés.

Afin de "sensibiliser et préparer la population à recevoir les NTIC, remédier à l’exclusion sociale et financière, développer l’égalité devant les NTIC" sont mis en place les espaces numérisés. Ce sont des lieux d'accueil et d'accompagnement ouverts, en accès libre et gratuit, où les visiteurs peuvent suivre des formations dispensées par des accompagnateurs animateurs (à l'In-Town-Net, Internet, au courrier électronique, à la navigation sur CD-rom, à la manipulation de logiciels de traitement de texte, photos, tableurs, logiciels de création de pages web...), toujours pour un coût nul pour l'utilisateur. On ne peut guère faire plus en terme d'offre à la participation.

Certains de ces espaces numérisés recouvrent une thématique particulière (secteur social, secteur économique, citoyenneté, culturel, touristique, ludique, média) ; leurs animateurs sont susceptibles d'orienter plus judicieusement les recherches des demandeurs dans les domaines concernés. D'autres sites ont une fonction "relais", décentralisatrice, et d'une souplesse d'utilisation plus importante (auberge de jeunesse, association). En l'an 2000 sur le district, une centaine de terminaux, plus divers équipements périphériques, sont à la disposition du public. Les espaces sont fréquentés par plus de 200 personnes, physiquement présentes, par jour.
"D’ores et déjà, il s’avère que l’accès à l’information dans ces lieux ouverts et publics a un impact sur l’échange des savoirs (informations) à l’intérieur du lieu, mais aussi sur l’échange du savoir-faire (conception graphique, manipulation, utilisation des outils). Ces espaces, couplés à la consultation de l'In-Town-Net, permettent aux individus de se rencontrer et d’échanger leurs connaissances sur les nouvelles technologies et les contenus. Différents niveaux d’échanges ont alors lieu : entre les générations, entre les utilisateurs, entre les animateurs, entre les animateurs et les utilisateurs.[39]"

Ainsi, cette ouverture de l'accès à l'information et à la formation semble avoir contribué à l'élargissement et à la multiplication des coopérations orientées vers un programme d'action commun pour une majorité des acteurs fréquentant ces sites : la mutualisation des savoirs. Les moins alertes devant les machines peuvent espérer recevoir autant de soutien des animateurs que de leur voisin de poste. La démarche est même plus profonde : en faisant l'effort de tenir au courant ses petits camarades de ce qu'on l'on trouve, d'un point de vue technique ou de contenu, on espère recevoir en retour le fruit de leurs découvertes individuelles, sans pour autant être obligé de les leur demander. C'est le principe du partage si cher à Linus Thorvald (voir "Des pistes humaines" en troisième partie).

                Ce type de coopération non obligée, consciemment vécue comme une alternative à l'économie de marché, a tendance (au sein des espaces) à éclipser du discours tout contenu portant sur la valeur transactionnelle des informations transmises, la priorité étant accordée à la fluidité de leur circulation. Cela correspond à la mise en pratique d'un principe prôné par le maire : pour éviter la concentration abusive de pouvoirs que pourrait engendrer une monopolisation de la maîtrise technique, il suffit "d'empêcher la constitution de rentes de situation liées à l’expertise technique, que ces rentes soient matérielles, symboliques ou statutaires."

Maintenant, cette boucle pourrait-elle continuer à être opérationnelle en d'autres circonstances, si les connexions étaient payantes ? (La "valeur" plus bassement matérielle du temps accordé au voisin serait moins facilement récupérable), la question pourrait se poser bientôt.

Il est tout à fait connu et reconnu, cela n'a d'ailleurs jamais été caché à quiconque, que la présence initiale des réseaux associatifs implantés dans le district (environ 250 pour 17000 habitants en 98) témoignait de conditions favorables et formait une base non négligeable sur laquelle on pouvait aisément envisager de calquer ou ajouter d'autres formes de communications. Michel Hervé souligne à ce propos à plusieurs reprises dans ses discours la capacité déjà acquise des citoyens à communiquer transversalement dans la cité avant l'implantation technique.

4 Quelques grincements.

Ambiguïté du "modèle".

Relevons que la condition d'"absence de modèle", ou la "réaction par rapport aux modèles dominants" dans les projets de développements locaux, se superpose assez adéquatement avec le cas parthenaisien dans un premier temps, mais s'en détache par la suite, du fait que la "ville numérisée" fut largement cataloguée par les observateurs comme "modèle" justement, emploi qui ne fut pas renié par les locaux, qui se l'approprièrent même, légitimement, pour récolter les fruits de la valeur ajoutée de cette appellation prototypique. Phénomène néanmoins relativement singulier de revendiquer ne suivre aucun modèle et, de ce fait, en devenir un. (Demandez à quelqu'un de désobéir, vous le mettrez dans l'embarras).

Cependant comme le soulignent Eric George et Maryse Rivard, "ces conditions vont également être différentes au fur et à mesure que les projets se développeront en France et ailleurs. L'intérêt pour des expériences de ce genre sera en effet d'autant moins important que les exemples seront toujours plus nombreux."[40] D'autant que ce modèle s'appuie fortement sur des fonds extérieurs, qui ont permis notamment d'ouvrir les sites numérisés. Le matériel, les connexions, les innovations, ont un coût ; si jamais les groupes industriels venaient à couper les crédits parce qu'ils estimeraient que le projet n'est plus assez "porteur", comment la commune assumerait-elle cette charge financière ? Eveno et Jaecklé[41] ajoutent que "cette surmédiatisation du "modèle" place Parthenay dans la contrainte d'une perpétuelle surenchère d'innovations et de signes de réussite pour conserver son statut particulier dans les médias". Ici se pose un autre problème : il n'est pas concevable que ces "signes de réussite" soient exhumés et présentés par les services de la ville eux-mêmes. Le degré d'objectivité s'en trouverait automatiquement mis en doute.

La position des chercheurs (ceux du projet MIND et METASA) auxquels cette tâche de présentation fut confiée, devait être constamment évaluée et située, par l'équipe districale d'une part et surtout par les chercheurs eux-mêmes, qui "ne sauraient être tenus pour candides à l’égard des stratégies déployées par [leurs] partenaires." (Rapport MIND en ligne). Et si "le chercheur ne peut être confondu avec un "doxologue", autrement dit, un "professeur d’opinions savamment argumentées"", il n'en reste pas moins que s'est établi dans la collaboration entre la ville et les chercheurs (de l'aveu de ces derniers) un mode de "co-pilotage" de MIND, où la réussite des uns et des autres, se confondait sous certains aspects, dépendante qu'elle était pour les uns et les autres de la participation des Parthenaisiens. Les chercheurs comme les administrateurs se devaient de motiver cette participation même si les buts et les intentions étaient différents, car plus le projet "ville numérisée" était productif, plus la ville et l'équipe de recherche en tiraient profit. Modèle où l'activité n'est pas qu'interne, mais aussi orientée vers l'expertise extérieure qu'il faut assimiler pour être apte à la reconduire de l'intérieur par la suite. De nombreux citoyens se demandaient alors dans quelles mesures ils intervenaient dans le projet, et s'interrogeaient sur la légitimité du système.

La légitimité d'un système.

Il a beaucoup été débattu intra-muros et ailleurs de la méthode par laquelle le Maire avait "parachuté" (terme récurrent) le projet de "Ville numérisée", l'avait imposé de façon "quasi totalitaire" diront certains à l'époque.

"Sur le site, les partenaires doivent s'adapter ou se conformer, à leur gré ou contre leur gré aux décisions de la Ville [...] Cette gestion est efficace parce qu'elle favorise de façon magistrale la prise de risque et l'autonomie (sous contrôle) des différents chefs de service et chefs de projet qui font partie de l'Administration locale. Ce mode de gestion évite toute "appropriation" abusive d'une parcelle de légitimité, toute apparition d'un contre-pouvoir interne [...]"[42]

Comment est-il possible d'évaluer des besoins relatifs à l'utilisation d'un outil par une population, lorsque cette population ignore encore beaucoup des fonctionnalités et du potentiel de cet outil ? Voilà, en simplifiant et pour synthétiser, l'une des questions qui trottait dans les rues et dans les têtes d'un bon nombre de Parthenaisiens, décontenancés par l'implantation massive des machines, dans tous les services administratifs et dans les écoles. Ajoutons à cela que les blocages psychologiques liés à la perspective imminente des mutations de tous ordres annoncées par les discours dithyrambiques sur le nouvel âge athénien, entravaient de façon marquée les conditions d'une appréhension sereine du procédé. La faible propension au changement social due à ces blocages alimentait sans retenue une technophobie de principe. Christophe Assens et Dominique Phanuel ont esquissé ainsi un état des lieux de la démocratie en réseaux :

"Dans une démocratie en réseau […] la difficulté consiste à concilier l’autonomie individuelle avec la cohésion collective, sans nuire à l’autorité du maire et sans décourager l’action citoyenne.

Le management en réseau serait une source de stabilité par la complémentarité et l’interdépendance des membres, mais également une source d’instabilité à cause de l’autonomie des acteurs. En raison de cette complexité, l’objectif de démocratie active amorcée au sein de Parthenay en reste au stade de laboratoire social. Un quart seulement des habitants utilise régulièrement l’accès à Internet.

En effet, une frange non négligeable de la population ( chefs d’entreprises, enseignants, notables ) demeure réticente à l’idée d’inverser la hiérarchie sociale au sein d’un réseau informatique. Dans cette mesure, l’apparition des nouvelles technologies se heurte à des barrières psychologiques de la part d’un grand nombre de personnes, y compris dans l’informatique ( perte du prestige de la fonction ) ou en politique ( l’élu devient spectateur et le citoyen devient acteur ), à tel point que les organisations professionnelles ou les syndicats demeurent en retrait du paysage local.

En conséquence, l’expérience menée au sein de Parthenay ne fait pas beaucoup d’émules. Ainsi, la formule de gestion municipale en réseau rencontre une incompréhension de la part d’autres municipalités de la région dont les responsables préfèrent gouverner sur un mode traditionnel, de type autoritaire ou consultatif. En revanche, Parthenay jouit d’un succès d’estime auprès de la commission européenne pour laquelle la valorisation de la diversité l’emporte sur la recherche de conformisme."[43]

Malgré ces résistances et ce doute persistant sur la pertinence du contrôle social de la technologie (par rapport à un contrôle sur des besoins plus immédiats), ce système, gouverné par le haut, puisque le maire décide en dernière instance quoi qu'il arrive, s'est malgré tout mis en place. Le succès d'estime mentionné ci-dessus a sans aucun doute contribué à la concrétisation du projet. Mais là n'était pas le principal sujet polémique, qui résidait surtout dans les méthodes de légitimation des prises de décisions. Pour apporter une piste de réflexion sur le sujet, référons-nous à des analyses de Jean De Munck[44], qui évoquent comment certains mécanismes accroissent la légitimité du pouvoir.

Dans les rapports de pouvoir, supposant plus souvent le sacrifice au moins momentané de l'une des deux parties (la partie dominée généralement), "seule la référence à des buts collectifs susceptibles de légitimation rétablit l'équilibre qui est présent d'emblée dans la relation d'échange […]"[45] selon Habermas. La promesse d'un fonctionnement en réseau misant sur l'échange de savoirs et la transversalité des communications est bel et bien une promesse de progrès collectif.

La légitimité cependant, selon Weber et Ricoeur cette fois, ne peut être accordée uniquement en se fondant sur des motifs d'alliance affectifs ou relevant d'idéaux. Apparaîtrait un facteur supplémentaire : la croyance en la légitimité, dans laquelle il y aurait "quelque chose de plus que ce qui peut être rationnellement compris en termes d'intérêts, d'émotions, d'habitudes ou de considération rationnelles." Cette croyance en la légitimité pourrait bien être induite par un discours global sur les NTIC, omniprésent, diffusant constamment dans notre ère informationnelle auto-célébratrice, sa dose homéopathique d'utopies concentrées, auxquelles, négligemment, on finirait par se prendre à rêver. Jean de Munck poursuit :

"Entre la prétention à la légitimité du pouvoir, et les croyances individuelles, il y a un gouffre qui ne peut être comblé par le simple savoir mutuel. Et l'idéologie se situerait dans la manipulation de ce supplément qui établit une référence à une Extériorité fondatrice. On peut comprendre cette manipulation de la façon suivante : dans la mesure où les standards de la légitimité assurent la justification du pouvoir, celui-ci peut chercher, pour stabiliser sa position, à imposer, suggérer, susciter des standards d'évaluation adéquats à la représentation qu'il se fait de sa propre pratique. Dans ce cas, le système de pouvoir prend la commande  des modèles cognitifs permettant la construction sociale des situations. Il séquestre ainsi la référence extérieure instituée au croisement des interactions, pour la faire "fonctionner" à son profit."[46]

Le "référentiel cognitif", (notion empruntée au politologue P. Muller par Jean De Munck pour désigner ce phénomène), articule une dimension cognitive ("le référentiel cognitif constitue un ensemble de normes d'acceptabilité rationnelle"[47]), et une dimension politique car il repose sur un groupe de "médiateurs", qui constituent "l'un des groupes en présence faisant accepter son leadership (le leadership du référentiel cognitif ) au sein du système et sa place centrale dans le processus politique[48]"". Ces médiateurs, ces experts, sont qualifiés par Muller d'intellectuels organiques. Il n'y aurait pas de pouvoir sans eux ni évidemment sans les référentiels cognitifs qu'ils contribuent à mettre en place. Les "référentiels cognitifs" deviennent des "référentiels idéologiques" (une idéologie est entendue par l'auteur comme une exemplification d'un modèle de rationalité) "lorsqu'ils sont définis et institutionnalisés par le pouvoir lui-même comme les seuls cadres cognitifs valides et rationnels".

Pour transposer, on pourrait dire que certains Parthenaisiens ont vu en Michel Hervé un "référentiel cognitif", ce qui dérangeait déjà l'idée de "démocratie participative" parce qu'elle induisait doucement une forme de manipulation de marionnettiste, et que d'autres, plus "extrémistes" (qu'on ne voit là aucune connotation terroriste), l'ont "accusé" de jouer un rôle de référentiel idéologique, ce qui n'avait plus rien à voir du tout avec quelque forme de démocratie.

Sans nous attarder tout de suite sur la notion de "technologies intellectuelles" nous pouvons néanmoins mentionner une remarque de Weissberg à leur sujet, reflétant assez bien l'une des principales critiques avancées à l'appui de la précédente par quelques autochtones à l'encontre du projet de ville numérisée. Pour Weissberg

"les technologies intellectuelles instituent un nouveau milieu intellectuel et mental (mental désigne des dispositions plus générales qu'intellectuelles, des mécanismes mixant des schèmes opératoires et des orientations psychologiques, des "conceptions du monde"). Dès lors, dans ce nouveau milieu, l'objectif n'est pas de résoudre à moindres frais d'anciens problèmes, mais d'en énoncer de nouveaux, auxquels les équipements récents viendront offrir leur efficacité."[49]

Ces quelques grincements perçus par vagues ou isolément suivant les affaires courantes, font aujourd'hui partie intégrante des bruits de fond du site. La prise en charge de leurs échos représente cependant un enjeu capital pour l'évolution du projet, puisque, sans pour autant espérer faire l'unanimité, il reste encore quelques âmes à convertir. Un atout : les jeunes qui resteront dans la cité seront déjà familiarisés avec les nouveaux outils.

Mais si Parthenay veut conserver son double statut de laboratoire, de développement local et d'usage des NTIC, elle devra forcément continuer à miser sur la participation de ses habitants. On peut douter cependant que le statut de cobaye qu'induit le terme de laboratoire convienne à moyen terme à ceux qui aspirent à une forme de tranquillité très éloignée des préoccupations des chercheurs. Dans ces conditions, le dialogue, l'acte de parole, les discours, tiendront des rôles clés. Ils devront susciter l'intérêt, démontrer pragmatiquement leur pertinence, et fournir des pistes de réflexion pour que leur succède une action concertée.

 

 

[30] Adresse du site europe99@Globenet.org.

[31] Phase de travail du programme scientifique sociologique.

[32] Emmanuel Eveno, Luc Jaëcklé, op cit.

33] Emmanuel Eveno, Luc Jaëcklé, op cit.

[34]  Voir annexes 1, 4,En ligne sur l'ITN.

[35] Philips qui assurait le rôle de coordinateur, Siemens-Nixdorf, Thomson-Syseca, France Télécom, Électricité de France (EDF), Météo-France et le Centre national d'Études à Distance.

[36] Michel Hervé, Transversales, Science et Culture, n°46, juillet-août 1997.

[37] Emmanuel Eveno, Luc Jaëcklé, op cit. BBS : Bulletin Board System.

[38]Voir annexe 4 et 5 adresse de la présentation du projet : http://www.imagine.district-parthenay.fr .

[39] Présentation des sites numérisés, ITN en ligne.

[40] Eric George et Maryse Rivard, Parthenay…entre passé médiéval et avenir numérique, Université du Québec à Montréal, 1998, ITN en ligne.

[41] Op cit, ITN en ligne.

[42] Eveno Jaëcklé, op cit.

[43] Christophe Assens – Dominique Phanuel : Le management en reseau de la citoyennete locale : cas de Parthenay, article paru dans la revue "Les cahiers du numériques" vol 1, n 1. ITN En ligne.

[44] Jean De Munck, L'institution sociale de l'esprit, PUF, 1999, p180 à 187.

[45] Dans Jean De Munck, op cit.

[46] Jean De Munck, op cit.

[47] Pour Jean De Munck cet ensemble forme une "Matrice permettant […]à partir de procédures méthodologiques […], d'objectiver et de résoudre des problèmes d'une manière acceptable au sein de la communauté". 

[48] P Muller, Les politiques publiques, Paris, PUF, "Que sais-je ?", n 2534.

[49] Jean Louis Weissberg, Présence à distance. Déplacement virtuel et réseaux numériques : pourquoi nous ne croyons plus la télévision, Edition l'Harmattan, En ligne.

 

C Vers la transdisciplinarité.

L'"esprit" transdisciplinaire vise l'unification de la connaissance pour aboutir à la compréhension du monde présent. Monde éminement interactif. Cette quête de sens a de tout temps agité et tourmenté bon nombre de chercheurs. La triade "Qui sommes-nous ? D'où venons-nous ? Où allons-nous ?" n'est pas née de la dernière guerre, ces questions se posent d'ailleurs de manière plus fulgurante lors de chaque nouvelle hécatombe, alors que le "plus jamais ça" perpétuellement scandé se désémantise progressivement. 

Si le projet transdisciplinaire les pose aujourd'hui de manière faussement naïve, c'est qu'il veut ancrer la science dans un projet de civilisation global, parce qu'il doute que la notion d'Humanité recouvre dans nos systèmes actuels, toutes les valeurs positives qu'on lui attribue.

1 De la disciplinarité à la transdisciplinarité.

Discipline.

C'est mû par un désir de savoir illimité qui le pousserait à explorer sans fin la Nature, et parce qu'il a peut être toujours eu l'intuition que cette nature, s'il l'observait suffisamment minutieusement lui révélerait d'immenses et précieuses informations sur sa situation, que l'Homme aurait progressivement distingué les objets de ses investigations, opéré un découpage de la réalité, organisé ses connaissances et ses activités en disciplines, et, qu'en un mot, il aurait créé la science et les techniques. Voilà ce que nous dit André Bourguignon, qui fait remonter à l'antiquité grecque le besoin de distinguer la nature des diverses activités humaines reposant sur un savoir.

Aristote proposa d'en distinguer trois sortes : les sciences pratiques, les sciences poétiques et les sciences théoriques (mathématiques, physique, théologie). Au Moyen Age, les diverses branches de la connaissance constituèrent les arts libéraux, répartis entre le quadrivium (scientifique) qui comprenait la géométrie, l'arithmétique, l'astronomie et la musique, et le trivium (littéraire) qui regroupait la grammaire, la rhétorique et la dialectique ou logique. Au début du XVIIe siècle, à l'époque où naissait la science moderne, Descartes préconisa une méthode pour "chercher la vérité dans les sciences" en orientant la recherche vers la parcellisation. Dans ce projet, le sujet et l'objet, l'Homme et la Nature, ont été nettement séparés, au même titre que le corps et l'âme. Depuis bientôt quatre siècles, ce projet se révèle extrêmement fécond, comme le prouvent les réalisations techniques et scientifiques de notre civilisation contemporaine.

Mais de profonds clivages se sont créés : la science et les techniques se sont progressivement séparées des autres domaines de la culture (arts, lettres, philosophie...) car elles seules, par suite de leur efficacité croissante, auraient été capables de bouleverser la civilisation. L'individu lambda lui, s'est assez vite retrouvé perdu dans les jargons disciplinaires, et continue d'être largement dépassé par l'hyperspécialisation et toutes les formes de cryptocodes qu'elle engendre. L'héritage de ce type de méthode a quand même creusé un profond sillon dans l'intellect des chercheurs contemporains. 

Il aura fallu, selon André Bourguignon attendre le XIXe siècle pour que se pose la question d'une classification des disciplines. A cette époque, Auguste Comte préconise d'articuler les disciplines entre elles de façon linéaire, depuis les mathématiques jusqu'à la sociologie, en passant par l'astronomie, la physique, la chimie, la biologie et la psychologie, chacune étant fondée sur les lois principales de la précédente, tout en servant de fondement à la suivante. Dans cette classification, les mathématiques se voyaient accorder une place prééminente. Petit à petit se virent opposées à ces articulations linéaires d'autres conceptions moins hiérarchisées, telle que la conception piagétienne : toute connaissance dépendant à la fois de l'objet et du sujet, les disciplines sont nécessairement reliées.[50]

Pluri et Interdisciplinarité.

C'est véritablement à partir du moment où s'imposa l'idée que "la science est un tout" et donc que les disciplines devaient être mises en relation les unes avec les autres, que la pluridisciplinarité et l'interdisciplinarité devinrent une nécessité théorique et pratique. Ces notions auraient émergé dans la communauté scientifique et universitaire au cours des années soixante. Basarab Nicolescu[51]  les définit ainsi:

"La pluridisciplinarité concerne l'étude d'un objet d'une seule et même discipline par plusieurs disciplines à la fois". La connaissance de l'objet dans sa propre discipline se trouve approfondie par un apport pluridisciplinaire fécond. La recherche pluridisciplinaire apporte un plus à la discipline en question, mais ce "plus" serait au service exclusif de cette même discipline. Autrement dit, la démarche pluridisciplinaire déborderait les disciplines mais sa finalité reste[rait] inscrite dans le cadre de la recherche disciplinaire.  

L'interdisciplinarité aurait une ambition différente de celle de la pluridisciplinarité. Elle concerne[rait] le transfert des méthodes d'une discipline à l'autre. Trois degrés de l'interdisciplinarité pourraient être distingués, à savoir : 

a) un degré d'application. Par exemple, les méthodes de la physique nucléaire transférées à la médecine conduisent à l'apparition de nouveaux traitements du cancer ; 

b) un degré épistémologique. Par exemple, le transfert des méthodes de la logique formelle dans le domaine du droit génère de nouvelles analyses dans l'épistémologie du droit ; 

c) un degré d'engendrement de nouvelles disciplines. Ce troisième degré ayant contribué au big bang disciplinaire, est tout à fait détectable en sciences du langage et en sciences cognitives. Pour preuve la terminologie foisonnante issue de "l'agglomération" des disciplines (ethnolinguistique, psycholinguistique, sociolinguistique…[52]) et la contamination de la terminologie des "sciences du calcul" dans les discours des sciences humaines.

L'interdisciplinarité a donné beaucoup de fruits dont la paléoanthropologie (citée par André Bourguignon) qui connut un essor formidable lorsqu'un dialogue fut entamé entre climatologues, spécialistes de la faune et la flore, géologues, paléontologues et anthropologues. Dans la même veine, on pourrait mentionner (en s'appuyant sur les travaux d'André Leroi-Gourhan) que l'intérêt des archéologues s'est détourné de la forme des objets échangés pour se porter sur le matériau qui les constituait. Grâce à la chimie et à la pétrographie, les chercheurs identifient de manière très précise toutes les roches, et déterminent souvent exactement leur lieu d'origine. Il est donc aujourd'hui possible d'établir l'origine la pierre qui a servi à fabriquer la hache ou le vase trouvé sur un site donné. Autrefois, les archéologues comparaient des formes : lorsqu'ils déterraient un objet d'aspect inhabituel, ils cherchaient sur d'autres sites des objets de forme identique, ou des "parallèles". Quand ils en avaient trouvé, ils expliquaient ces similitudes par l'existence de relations commerciales. Dans certains cas, ces similitudes étaient purement fortuites. En effet, des artisans travaillant en des lieux différents avaient très bien pu, par pur hasard, créer une même forme ou faire une même découverte, ce qui égarait les déductions. Il n'y avait absolument aucun moyen de déterminer si ces "parallèles" et ces déductions étaient pertinents ou non. Désormais, l'analyse chimique et pétrographique vient combler cette lacune. Toute source naturelle de matière première a le plus souvent une composition chimique qui lui est propre. Ainsi, lorsqu'on trouve une hache de pierre sur un site, ces méthodes permettent de déterminer la composition de l'objet et de le rapporter à une source spécifique et unique. Il est alors clair que la pierre ne peut qu'avoir été transportée de cette source jusqu'à l'endroit où elle a été trouvée : on a donc établi l'existence de circulation de biens. 

On pourrait penser à première "vue" que ces exemples s'écartent de l'objet linguistique. Il n'en est rien : l'intervention technique ou technologique et la mise en œuvre de l'interdisciplinarité dans ces cas précis, ont transformé des discours de spécialistes, d'experts, c'est-à-dire bien souvent des discours de référence, des hypothèses potentielles sur lesquelles pourraient s'appuyer de futures recherches… 

Pour dépasser ces finalités inscrites dans les disciplines, certains comme Basarab Nicolescu, ou Edgard Morin[53], ont proposé la mise en œuvre d'une "transdisciplinarité". 

La transdisciplinarité.

"La transdisciplinarité concerne, comme le préfixe "trans" l'indique, ce qui est à la fois entre les disciplines, à travers les différentes disciplines et au-delà de toute discipline. Sa finalité est la compréhension du monde présent , dont un des impératifs est l'unité de la connaissance[54]". Il est difficile de situer dans le temps l'apparition du mot transdisciplinarité. André Bourguignon mentionne que la source de cette notion serait à chercher dans l'article de Niels Bohr[55] sur l'unité de la connaissance. Le mot n'y apparaît pas mais la notion y est clairement exprimée : "Le problème de l'unité de la connaissance est intimement lié à notre quête d'une compréhension universelle, destinée à élever la culture humaine". Une autre référence plus précise apparaît dans un texte rédigé par J. Piaget en 1970 à l'occasion d'un colloque sur l'interdisciplinarité : "Enfin, à l'étape des relations interdisciplinaires, on peut espérer voir succéder une étape supérieure qui serait "transdisciplinaire", qui ne se contenterait pas d'atteindre des interactions ou réciprocités entre recherches spécialisées, mais situerait ces liaisons à l'intérieur d'un système total sans frontières stables entre les disciplines."[56] Toujours est-il que, titillés par ces idées de dépassement conceptuel, les participants au Ier Congrès mondial de la transdisciplinarité adoptent une "Charte de la transdisciplinarité"  en novembre 1994, dont l'objectif essentiel est de "donner une orientation commune aux disciplines, de les centrer sur les besoins et les aspirations de l'Homme".

A l'époque de la "réalité virtuelle", de la "réalité augmentée", comme à toutes les autres, cela ne va pas de soi.

Les niveaux de réalité.

Pour B. Nicolescu la réalité est "ce qui résiste à nos représentations, descriptions, images". Il entend par niveau "un ensemble de systèmes naturels invariant à l'action de certaines lois". A partir de là, il pose les jalons d'une histoire, d'une évolution de notre univers.

Selon la théorie la plus répandue et admise, à son début, il y a 15 milliards d'années, l'Univers n'aurait été composé que de quantons, de particules et d'antiparticules (quarks, protons, neutrons, photons, etc.). Comme les particules étaient très légèrement plus nombreuses que les antiparticules, elles seules subsistèrent. Ce niveau quantique et les lois qui le régissent seraient au fondement de l'Univers : sur lui reposeraient tous les autres niveaux de réalité et de lui dépendent toutes les technologies avancées qui sont à la base de notre civilisation.

Après cette courte phase purement quantique, l'Univers se serait organisé en entités cosmiques  (étoiles, galaxies, etc.) et le niveau physique classique, celui qui obéit aux lois de Newton, aurait émergé. Jusqu'à la révolution quantique, la physique n'aurait exploré et interprété que ce niveau de réalité.

Le niveau de réalité biologique, constitué par l'ensemble de toutes les entités vivantes de la bactérie à l'Homme, aurait émergé lui il y a 3,8 milliards d'années environ. Bien qu'il ait pour fondement les deux niveaux physiques précédents et leurs lois, il serait soumis à des lois qui lui seraient spécifiques. Avec le temps, il a évolué. Aux êtres unicellulaires se sont ajoutés des animaux et des végétaux pluricellulaires. Quand des organes des sens sont apparus chez des animaux pluricellulaires dotés d'un système nerveux[57], la relation avec l'environnement aurait été profondément modifiée. Un autre niveau de réalité aurait émergé, celui du psychisme perceptif. En effet, les organes des sens ne seraient pas de simples récepteurs, mais des transducteurs qui auraient pour propriété de convertir diverses formes d'énergie (lumineuse, sonore, thermique, etc.) en messages neuronaux électroniques, qui seraient à leur tour convertis par le cerveau en images conscientes visuelles, sonores ou autres. L'ensemble de ces représentations constitue un niveau de réalité spécifique, car elles sont des entités nouvelles, des créations de "l'esprit-cerveau". Nous élaborons donc d'abord des visions du monde suivant nos équipements neuro sensoriels.[58]  

A partir d'un certain stade évolutif, des affects allant de la douleur ou du déplaisir extrêmes au plus extrême plaisir se sont trouvés associés à cette nouvelle réalité des images mentales nées de la perception.

Au cours de l'évolution, le système nerveux central et le psychisme se sont complexifiés, en particulier chez les vertébrés. Aux simples réponses automatiques auraient succédé des processus plus complexes de résolution de problèmes, fondés sur les besoins, les affects, les souvenirs et la perception de l'environnement. Finalement, un dernier niveau de réalité psychique, celui de la pensée réflexive, aurait émergé chez l'Homo sapiens lors de l'instauration du langage doublement articulé. Les capacités de symbolisation et d'abstraction auraient alors permis d'enfoncer de nouvelles portes dans le monde intellectuel.

Ces niveaux de réalité circonscrits, il reste à savoir comment l'on passe d'un niveau de réalité à un autre et quelles relations ces niveaux entretiennent entre eux. Enigme opaque car "si nous savions comment se réalise la transition d'un niveau de réalité à l'autre et si nous connaissions le mode d'articulation des divers niveaux d'organisation, nous serions capables d'intégrer le local dans le global. La science serait achevée, mais la fin de la science est aussi illusoire que la fin de l'histoire."[59]  

Obscurité dans les transitions.

Annonçant clairement qu'ils n'entendent pas modéliser une "théorie du tout", les transdisciplinaires mettent à jour la difficulté qu'il faudrait surmonter pour tendre néanmoins vers une théorie la plus globale possible incluant le maximum de niveaux de réalité : 

Cette difficulté réside dans les transitions d'un niveau à un autre, qui sont à la fois continues et discontinues, c'est-à-dire que tout passage à un niveau supérieur se traduit par le fait que ce qui était distinct et séparé au niveau inférieur se trouve réuni et unifié au niveau suivant. Le problème est que cette réunion, ce changement d'entité, s'accompagne de l'émergence de propriétés nouvelles. Pour Edward O Wilson (à l'origine conceptuelle  du terme de biodiversité) la résolution de ce problème serait assez prioritaire dans la biologie du XXIe siècle :

"Chaque fois qu'on franchit une étape vers le haut, depuis le gène jusqu'à l'écosystème, en passant par les interactions entre gènes, la cellule, les communications entre cellules, les organismes, les populations, on accède à un état d'existence entièrement différent. Lequel comporte ses règles propres et ne peut être compris qu'en regardant la totalité des unités qui le composent. C'est dire que la biodiversité n'est pas seulement un sujet très concret, inscrit dans la problématique globale de l'environnement, elle fait aussi partie d'une tendance lourde de la biologie à quitter le champ des études purement réductionnistes pour chercher les éléments d'une synthèse, capable de rendre compte des processus d'auto-assemblage des systèmes complexes."[60]

Nous laisserons de côté les premières transitions [61], pour nous pencher sur la suivante : la transition d'une activité neuronale de nature électrochimique à une activité psychique consciente composée d'images (représentations) et d'affects. Ces images et affects constituent (toujours selon la terminologie transdisciplinaire) un niveau de réalité différent des précédents. De plus, ils impliquent qu'un "sujet" les perçoive et les éprouve. La trame devient complexe, car nous savons par expérience que nous ne percevons ni n'éprouvons pas le monde de la même façon. 

"Le langage et la pensée réflexive, qui représentent une réalité psychique différente de celle de la perception, sont loin d'avoir révélé les modalités et les étapes de leur apparition, alors qu'ils sont à l'origine de profonds bouleversements de la biosphère et du système terrestre en général."[62]

Cette dernière transition alimente depuis plusieurs années un débat crucial sur la cognition et conséquemment sur la "nature" de l'Homme : le niveau des représentations conscientes, celui des images sonores, visuelles, mentales, est-il réductible à celui des phénomènes neuronaux électrochimiques qui en sont pourtant la condition ? La place du Langage, si l'on admet ou si l'on réfute cette réduction, se trouve considérablement modifiée. Soit il se disperse aux quatre vents sans rien apporter de plus au vivant ; il représenterait éventuellement un outil utilisé lors d'une phase intermédiaire d'une évolution programmée ; soit il est constitutif de l'évolution et susceptible de l'orienter.

2 Problèmes méthodologiques.

Ces problèmes sont de plusieurs ordres. Ils concernent :

- le positionnement et les engagements de l'étudiant chercheur ,

- l'objet d'étude en lui-même,

- l'approche de cet objet d'étude.

La position du chercheur. 

Dans la famille "dis-moi …(ce que tu consommes, ce que tu regardes, ce que tu écoutes, ce que tu lis, comment tu conduis, comment tu dis bonjour, comment tu dors, comment tu fais l'amour, comment tu surfes, comment tu parles, comment tu écoutes…), je te dirai qui tu es", je voudrais tous ceux qui répondent à la question "dites-moi qui vous êtes" afin de percevoir quelques traits, quelques signes ou quelques traces, dans le miroir.

Engagement et affectivité.

L'engagement.

Le chercheur, en sciences sociales particulièrement, prend toujours le soin de se situer par rapport à son objet d'étude. Il adopte des théories, qu'il assemble éventuellement, ou qu'il pose comme base intuitive, et dont il s'évertue à justifier le bien-fondé. Il choisit des axes méthodologiques, il spécifie les systèmes au sein desquels s'articulent ces éléments. Puis il se positionne, se définit par rapport à ces systèmes et d'un système à l'autre, s'inclut ou non, arpente les frontières disciplinaires (dont la délimitation ne va pas de soi) pour prévoir d'établir des ponts entre son travail, ou le travail d'une équipe, et le "reste du monde". Pierre de l'édifice, modeste contribution que chacun souhaite apporter à la constitution sociale, même si le rapport entre l'entité "travail d'un individu ou d'un groupe" et "le reste du monde" est largement disproportionné.

Tant de visions du monde sont formées, déformées, reformées, enfouies, exhumées, par les civilisations successives, que cela nécessiterait un savoir encyclopédique énorme, une capacité de mémorisation à la mesure de ce savoir, une connexion permanente avec le reste de l'univers, et un "moteur de recherche intellectuel" particulièrement performant triant l'information pertinente (toujours indexée néanmoins), pour parvenir à donner une définition de notre situation personnelle philosophique, éthique, politique, au sein de la globalité. Joëlle Proust nous rappelle que

"l'aisance avec laquelle les Hommes peuvent imaginer l'état d'esprit d'autrui ne devrait pas masquer que, pour ce faire, il faut pouvoir attribuer une valeur de vérité à beaucoup d'autres croyances du sujet interprété. […]la difficulté qui s'attache à toute théorie interprétative de l'intentionnalité, est ainsi liée à l'idée que les croyances ne soient identifiables que par système, de manière holiste, et non une à une. Une croyance dépend toujours de croyance d'arrière plan, et il semble que pour donner un contenu déterminé de croyance à un énoncé donné, il soit nécessaire de disposer d'un ensemble considérable de convictions du sujet concernant la manière dont est à ses yeux constituée la réalité. L'obstacle que représente pour un interprète rigoureux le holisme des croyances n'est pas mince, et s'il s'avérait que toute attribution d'intentionnalité passe nécessairement par la mise au jour d'un réseau étendu de croyances, il resterait à évaluer dans quelles mesures ce réseau doit être mobilisé pour que la projection dans l'état mental concerné soit réussie."[63]

Nous ne pouvons nous référer qu'à ce qui a été établi, vaste assemblage de témoignages, de récits, d'analyses, d'interprétations, validés ou non par des "méthodes" sur lesquelles d'ailleurs, l'histoire en témoigne constamment, il est bon de faire le point régulièrement. Se "situer" revient donc à trouver sa place dans un monde de représentations dont une grande partie nous échappe, dont on sait aussi que le restant risque de se trouver radicalement remis en cause un jour ou l'autre. (La lutte a été âpre pour faire admettre aux gens que la terre était ronde, et cette remise en cause a fait des morts).

Ce positionnement dans "la science en train de se faire", et pour étendre le paradigme dans "l'évolution des civilisations", est néanmoins une précaution incontournable que doit respecter le chercheur pour la clarté de son travail, puisqu'il présente dans le même temps les orientations de ses engagements, même s'il convient avant tout, comme le préconisait Wittgentstein, d'incarner un comportement éthique plutôt que de le mettre en mot. (Wittgentstein concevait le langage comme une "boîte à outils")

Celui qui cherche se fixe un but à atteindre dans un monde "éprouvant", c'est-à-dire un monde où la matière et l'énergie éprouvent le vivant, les entités organiques, un monde où l'information, les symbolisations et comportements langagiers jouent un rôle déterminant sur l'activité et sur la circulation de la matière et de l'énergie. Et les scientifiques, les philosophes doivent prendre parti dans ce monde-là, monde du "high-high-high-tech" de la douleur physique et morale. 

Rappelons que l'essor du calcul analytique, qui a abouti à ce que l'on connaît aujourd'hui, serait en grande partie dû à des nécessités scientifico-militaires engendrées par la seconde guerre mondiale. Georges Ifrah[64] énonce ces nécessités : 

- Il était urgent de parvenir à une analyse cryptographique efficace des communications secrètes opérées par les Allemands et les Japonais. (Il s'agissait en fait de parvenir à une méthode simple, fiable, rapide et efficace, en vue de percer le secret des communications chiffrées ennemies dont on ne possédait la clef du code ni par une approche intuitive ni par une étude analytique non artificielle.)

- Il fallait parvenir à des calculs d'une plus grande précision que les calculateurs analogiques, par exemple en vue d'un pointage beaucoup plus efficace des canons.

- Un besoin de plus en plus grand se faisait sentir de résoudre des problèmes de simulation.

- Il était nécessaire et impérieux de résoudre des problèmes aussi complexes que ceux qui concernent le radar dans les interceptions aériennes.

Nous verrons plus loin, ("Internet sous le sceau militaire et commercial" dans la troisième partie), le rôle influent qu'ont joué certains complexes militaro-industriels dans la genèse d'internet, apportant des fonds pour obtenir des solutions à des problèmes de défense.[65]

             Habermas est partisan d'une "démocratie radicale" : seule une communauté librement constituée peut susciter une obéissance justifiée. Les scientifiques et les philosophes ont des arguments à faire valoir pour que soient débattus les fondements de cette libre constitution.

Ce positionnement est également un impératif épistémologique, une base fondamentale nécessaire à l'élaboration de tout édifice conceptuel modélisant les pratiques de recherche, tenants et aboutissants compris, car comment, sinon, peut être proposé un exercice contradictoire portant sur le "fond des choses" et non sur la forme, sujette trop souvent à d'interminables querelles de chapelles ? 

Vaste interrogation sur "l'objectivité de la science", vraie jumelle de celle sur "l'intention des chercheurs", et de celle sur "l'humanité de la science".

"Les études sociales de la science mettent au cœur du processus d'élaboration des connaissances scientifiques, les dispositifs pratiques, institutionnels et politiques par lesquels le chercheur parvient à enrôler une matière première "naturelle" dans ses montages expérimentaux. Ainsi pourra-t-il construire de solides réseaux de diffusion et réussir à convaincre ses interlocuteurs de la pertinence des résultats obtenus. Cette démarche, et c'est l'un de ses bénéfices incontestables, démontre le caractère profondément humain des sciences et des techniques. Elle fonde la possibilité d'une anthropologie des sciences. La "pensée" des chercheurs est ainsi constamment rapportée à ses conditions matérielles d'exercice, indissolublement instrumentale et institutionnelle" nous dit Weissberg[66].

Soit cette pensée s'exerce dans un esprit vitaliste, collectif, soit elle est envisagée comme une réponse paranoïaque au désir de contrôle et de pouvoir. "D'où l'accent mis sur l'idée que la découverte résulte principalement d'agencements complexes où le hasard, les contacts avec les collègues, le désir de convaincre et l'appétit de pouvoir (que cet appétit de pouvoir soit marqué ou non) jouent un rôle majeur"(ibid). Idée très argumentée par Bruno Latour, grand "dépontificateur" de la science qui va beaucoup plus loin en mettant à l'index le versant politico-matériel du travail scientifique. Il dénonce l'existence de "boîtes noires", qui empêchent, une fois refermées, que certains contenus scientifiques soient relativisés ou contestés parce que les controverses ou les différentes interprétations en compétition avant l'établissement d'un consensus et la définition des conventions ne sont plus accessibles. 

Dans ces conditions, "la science deviendrait pratiquement une activité purement mécanique d'asservissement à l'amélioration des rapports de forces où l'intentionnalité du chercheur a totalement disparu"(ibid), ou pire, le chercheur est un fonctionnaire du pouvoir conscient de ce qu'il fait et se satisfait de ce comportement de lieutenant. Assurément, Bruno Latour force le trait. Il reste néanmoins sceptique sur d'éventuels échanges entre le public et les chercheurs, public pour lequel les chercheurs sont censés œuvrer.[67]  

C'est dans cette optique participative généralisée, entre citoyens et chercheurs que j'entendais pourtant travailler. Je me rendais vite compte qu'un élément trop encombrant ne me permettait pas d'investir de manière suffisamment détachée les lieux et d'exploiter de façon suffisamment objective les données : l'affectivité.

L'affectivité.

Je suis natif du site d'investigations. C'est une donnée particulière, colportant ses lots de questionnements quant aux rapports entretenus par le chercheur avec l'objet d'étude. 

Les avantages.

- Tout d'abord la connaissance géographique et physique des lieux . J'ai pu constater à mon arrivée les transformations du tissu urbain et de l'architecture globale de la cité. J'avais pu appréhender ces changements lors de visites épisodiques bien sûr, mais l'idée de redécouvrir la cité en profondeur affûtait mon regard, alors moins routinier ; 

- Dans la mesure où les rapports entretenus avec les membres de la communauté n'avaient jamais été tendus ou conflictuels à l'époque où je faisais partie de cette communauté, et dans la mesure aussi où une partie de ma famille résidait toujours dans le coin, le retour au pays se fit dans un élan de partage qui engendra beaucoup d'opportunités de discuter. L'accès aux informations s'en trouvait facilité ;

- Le milieu socio-professionnel de proches, l'éducation, a lui aussi contribué à favoriser les rencontres avec des gens concernés très directement par le projet. Le module éducation représentait en effet un gros morceau du projet "ville numérisée" ;

- Mes origines locales ont peut-être aussi contribué à ce que le maire m'accorde sa confiance. 

Les portes des services m'étaient ouvertes. Je trouvai là validé le discours tenu sur la "recherche action" développé dans la commune, surtout par son principal administrateur.

"D'une certaine manière, […], le choix du terrain est toujours plus ou moins influencé par la tendance à vouloir collectivement optimiser le rendement de la recherche en termes de production de connaissances, cette tendance étant tout à la fois le fait des chercheurs et des acteurs sociaux impliqués. La production de connaissances est en effet liée directement aux enjeux mêmes de ce qui est observé et analysé ; elle est un phénomène de communication sociale."[68]

L'attachement, même voilé, à son milieu d'origine (un village ou la planète) augmente "naturellement" cette tendance à vouloir optimiser collectivement la recherche dans ce milieu. Je pouvais ressentir doublement ce phénomène puisque j'étais citoyen en même temps que j'effectuais l'étude. 

Les inconvénients.

Bien que les portes se soient ouvertes, je n'ai pourtant pas continué à profiter de cette liberté accordée que je m'imaginais, à priori et sans raison, être sous conditions. Ainsi, après quelques mois d'une sorte de stage assez flou au sein de la "maison de la citoyenneté active", dont il reste difficile d'évaluer la productivité, je pris de plus en plus de recul. Rétrospectivement, je ne discerne rien de tangible qui aurait pu mettre en danger cette liberté d'action qui était alors la mienne. Seules les représentations du travail que j'avais à fournir, et la peur de me retrouver impliqué, même de loin, malgré moi ou par intérêt, dans la constitution d'une "boîte noire" dont je passerais le reste de ma vie à cauchemarder l'ouverture, m'ont, semble-t-il, bloqué. L'homme se sent libre, mais se méfie de ce sentiment, disait Valery.

Il me fallait ré-assimiler ce terrain, en laissant de côté les préjugés que j'avais pu construire, en évitant que l'affectivité ne vienne parasiter les axes de recherche et les analyses, qui auraient pu être, du fait de ce paramètre affectif, teintés de partis pris militants, ce qui aurait entaché la crédibilité de cette étude. 

Se tenir à une "distance justifiable" de  l'objet de recherche, à une époque où cette recherche "semble toujours suivre bien plus qu'analyser, toujours suspecte d'être dépendante des sollicitations de la mode et de l'actualité"[69], est un exercice qui réclame une évaluation constante de ses prises de recul. Et le recul n'est pas la froideur. Froideur contre nature pour des animaux à sang chaud.

Dans leur étude "Observation et analyse d'usages des réseaux" Sophie Deshayes, Joëlle Le Marec, Serge Pouts-Lajus, Sophie Tiévant, discutent la notion d'"usage" et de ce qu'elle recouvre. Ils notent entre autre que les auteurs qui se penchent sur l'usage des TIC commencent à dégager une structuration globale de l'ensemble des courants de recherche sur ces TIC, dans des modèles tels que celui de la socio-politique des usages. "Socio-politique" parce que "Socio-économique" pourrait-on ajouter. Car la réduction de la "fracture numérique"[70] représente autant un enjeu économique pour les marchands de matériel et de connexions, qu'un enjeu social pour les partisans de la devise "Liberté Egalité Fraternité Connectivité"[71]. Dans ces conditions, si la recherche porte toujours sur les usages d'un objet technique particulier, la démarche adoptée, les interprétations, les résultats, intègrent de façon croissante une discussion sur le positionnement de l'approche mise en œuvre par rapport à celles qui auraient pu être également utilisées et ont été écartées.

Cette discussion politico-économique fait partie intégrante des discours sur l'usage, et agit inévitablement sur cet usage, dans la mesure où elle génère des luttes d'influences. Il m'a semblé capital de ne pas m'impliquer directement dans ce débat parce qu'il représentait un aspect de l'étude trop sensible, trop polémique, qui aurait pu facilement encore une fois faire émerger de ma part un comportement partisan, qui, s'il avait été visible et détectable, aurait entamé aux yeux de mes interlocuteurs la prétendue neutralité de l'observateur.

Le meilleur moyen pour obtenir un aperçu de ce qui se disait, en son sein, de cette ville numérisée, était de sillonner les alentours. Je devenais correspondant de presse.

Correspondant de presse.

Pour sonder le terrain d'étude, rencontrer l'éventail le plus large possible d'acteurs sociaux, pour baigner dans l'activité de la "ville numérisée" et recueillir une vaste gamme de sons de cloches, je me mis à travailler pour la presse locale. J'étais correspondant (pigiste) pour le quotidien régional "La Nouvelle République", biais qui me permettait de recueillir et brasser une certaine quantité d'informations locales. Je proposais aussitôt une rubrique consacrée aux TIC, dans laquelle figurait entre autre un portrait d'autochtone, internaute ou néophyte. L'intimidation, ou l'excitation, suscitée par l'exercice du reportage auprès des gens interrogés (interview, prise de note, photographie), entraînant inévitablement des modifications comportementales, ont été prises en compte dans la mesure du possible : la gamme des réactions face à la demande alla du refus catégorique de s'exprimer, parce que l'individu estimait n'avoir rien à dire, ou parce qu'il voulait éviter des retombées qu'auraient entraînées ses prises de position, jusqu'à des plébiscites parfois ampoulés visant, pour le coup, des "retombées" positives au sein des membres actifs de la communauté.

Cette fonction de correspondant de presse s'est avérée peu conciliable avec celle d'universitaire. La double casquette rendait méfiants les chercheurs qui craignaient éventuellement des confusions dans les rapports produits sur leurs recherches, entre des données relevant d'une investigation scientifique non aboutie, sous le sceau en quelque sorte d'un silence éthique consensuel, et des données destinées à la presse locale, dont la politique éditoriale ne réservait que peu d'encarts aux questions de fond sur les TIC à Parthenay, considérant que le lecteur avait été saturé par une surprolifération de papiers sur le sujet lors du lancement du projet.

Problèmes relatifs à l'objet d'étude.

De nombreuses et nouvelles données.

Les nouvelles données concernent les outils et les techniques, et les activités déployées dans ce nouvel espace anthropologique en expansion, le cyberespace, auquel ces outils et techniques permettent d'accéder. Ces données sont nombreuses du fait de la largesse référentielle du titre. Le nombre d'utilisateurs des TIC est croissant, les activités interactives se multiplient exponentiellement, en fréquence, mais aussi dans la forme lorsque de nouvelles TIC apparaissent sur le marché. Il faut ajouter à cela que les TIC sont abordées différemment suivant les nombreux domaines d'application : éducation, territoire, urbanisme, mémoire, patrimoine, création, citoyenneté, échanges de savoir, tourisme, jeux…

C'est bien sûr l'un des objectifs à atteindre dans ce travail que d'identifier ces nouvelles données. Pourtant, certaines ne seront pas étudiées, mais simplement mentionnées. Ainsi l'interculturalité, la mixité culturelle.

L'interculturalité.

"L'ethos communicatif", la langue et les normes communes, s'élargit. Des fusions interethniques, naissent de nouveaux codes qui se diffusent et croisent à leur tour des tendances qui les imprègnent. Ce sont des visions du monde qui s'entremêlent, des philosophies qui se rencontrent, s'entrechoquent, se lovent ou fusionnent.

Pour illustrer ce propos, "extrêmement", pénétrons dans l'univers Achuars (peuple d'amazonie) à travers le témoignage et l'expérience de l'ethnologue Philippe Descola qui a entamé un travail de décantation critique en se penchant sur les croyances particulières liées aux propriétés que nous attribuons à tel ou tel segment de notre environnement, notamment à ce que nous considérons comme "humain". Pour les Achuars il n'y aurait pas de coupures entre "nature" et "société", et là où nous croyons que la possession du langage distingue radicalement les hommes du reste des organismes, ils établissent d'autres continuités :

"Avoir un corps d'homme n'est pas pour un Amérindien une garantie d'"humanité" pas plus que le fait d'avoir un corps d'animal n'est un indice d'"inhumanité ". Ce n'est pas, comme chez nous, la forme extérieure qui permet d'accorder aux êtres des identités distinctes, mais la capacité qu'ils ont d'entrer dans des interactions bien codifiées […] Les êtres se définissent moins par des propriétés intrinsèques que par les relations qu'ils entretiennent, et donc par les positions qu'ils occupent dans un système d'interactions. Le chasseur amazonien qui adresse au gibier un message magique, qui communique avec lui dans ses rêves, se sentira plus proche de l'animal qu'il poursuit que du missionnaire américain qui débarque en avion pour lui expliquer la Bible."[72]

Il ne s'agirait pas là d'une attitude "religieuse" à l'égard de la nature, mais d'une conscience aiguë de ce que les conventions sociales ne s'arrêtent pas aux bornes de l'apparence humaine car les apparences sont trompeuses (pour les Achuars), et derrière toute apparence d'être vivant se cache une intériorité cognitive, à laquelle nous n'avons pour l'instant pas accès. Philippe Descola ajoute que la possibilité accrue de créer du vivant par des voies non "naturelles" (clonage humain, cultures transgéniques…) ou la nécessité pressante de protéger, par des conventions internationales, des espèces, des écosystèmes, voire la biosphère elle-même (traité de Kyoto), 

"témoignent de façon éloquente que la "nature" existe de moins en moins comme domaine autonome. Le statut des entités dont nous peuplons la "nature" est en réalité largement conditionné par nos interactions avec elles, et par les dispositifs juridiques et techniques qui régissent leur existence. Grâce à l'essor des préoccupations écologiques, nous admettons maintenant que les plantes, les animaux, les gènes, les déserts, les courants marins ou la chimie de l'atmosphère n'existent pas dans un univers à part, juxtaposé au nôtre. Cela ne veut pas dire qu'ils ne peuvent pas faire l'objet d'un savoir spécialisé. Cela signifie seulement que la coupure entre "nature " et "société" qui est au fondement de la cosmologie occidentale, ne rend plus compte de façon adéquate de l'organisation du monde."[73]

Il y a donc dans la mixité culturelle, accrue par la vitesse de circulation des corps, des biens, et des informations, de véritables opportunités de recadrage et de réévaluation identitaires pour les groupes et les individus. C'est l'attention, l'écoute, que portent ces groupes et ces individus à ces nouvelles "expositions" du monde, nouvelle sémiologie, nouvelle sémantique, qui facilitent les fusions et fertilisent le dynamisme des comportements communicatifs. Les artistes, et en particulier les musiciens, (il est plus pratique de véhiculer du son que des sculptures monumentales), cultivent perpétuellement cette attention, car elle est source d'inspiration. Les DJ (Disc Jockey) de la "Techno" (musique technologique) sont même des passeurs attitrés. Sylvain Desmille évoque ainsi ce mouvement de passage :

"Ce que l'on appelle de manière générique "techno" recouvre une multitude de variantes et sous-groupes. Classification par rythmes, par sonorités, par couleurs : de la techno font partie la transe, l'ambiance, l'acid, le hardcore, le gabber ; classification aussi en fonction des patries : il est une techno de France, d'Italie, de Bosnie, de Chicago, de Berlin, etc. Ce fut l'une des forces de la techno des origines : asseoir une musique universelle en respectant les paysages, en les associant dans le mix. En ce sens, ce n'est pas un hasard si la techno s'est développée dans une Europe mosaïque. Le DJ n'était pas considéré comme créateur, mais comme  "passeur de disques", au sens noble du terme, c'est-à-dire passeur d'émotions, passeur de frontières."[74]  

Plus les musiciens, les polyglottes et les brasseurs d'idées voyagent et se rencontrent, plus ils piochent à droite à gauche, plus ils mélangent, rassemblent, plus les discours concoctés ont de reflets pluriels. Inutile de douter des multiples intérêts d'étudier les échanges entre internautes de cultures différentes, en essayant de situer si, statistiquement, ces confrontations correspondent à des schémas récurrents, révélant les interprétations et préjugés dans les processus de constructions identitaires. Cette interculturalité, compressible jusqu'à devenir une notion opérante dans le cas d'une rencontre entre deux voisins de palier,  ne sera pas prise en compte. (Notre "culture générale" n'est pas strictement identique à celle de l'autre même si nous sommes issus d'une même culture).

De même ne seront pas réquisitionnées dans cette étude des descriptifs sur les techniques d'analyse des données manipulées par les sciences cognitives, qui fournissent aujourd'hui les premières images d'une intériorité en action (imagerie cérébrale), et posent les bases d'études dont certaines tenteront dorénavant de se structurer sur un continuum, de la perception des stimuli jusqu'à la mise en place de l'interlocution, en passant par l'intralocution (pour une étude linguistique).

 


[50] J. Piaget, Le système et la classification des sciences, dans Jean Piaget : Logique et connaissance scientifique, Paris, Gallimard, 1967, p.1151-1224.

[51] Centre International de Recherches et Études Transdisciplinaires http://perso.club-internet.fr/nicol/ciret/, En ligne, 25 août 1999.

[52] Les théories à l'intérieur des disciplines acquièrent même leur autonomie taxinomique si elles deviennent suffisamment productives : la sémantique, la pragmatique à l'intérieur de la sémiologie…

[53] Interdisciplinarité et transdisciplinarité, Transversales Sciences/Cultures n°29, 1994. P 4-8.

[54] Basarab Nicolescu, op cit.

[55] N. Bohr, "The Unity of Knowledge". In The Unity of Knowledge. New York, Doubleday, 1955. Trad. franç. in N. Bohr, Physique atomique et connaissance humaine, Paris, Gallimard, 1991, p 249-273.

[56] Cité dans B. Nicolescu, Une nouvelle approche scientifique, culturelle et spirituelle : la transdisciplinarité, Passerelles n°7, 1993

[57] Chez les êtres vivants sans système nerveux, la relation avec l'environnement se fait par l'intermédiaire de récepteurs sensibles aux signaux moléculaires.

[58] Les couleurs n'existent pas dans la Nature ; il n'y a que des rayonnements électromagnétiques de longueur d'onde variable, qui sont absorbés ou réfléchis par les objets. L'animal doué de vision capte ces rayonnements suivant son équipement neuro sensoriel, il en va de même pour l'espace qui l'entoure, l'identification des formes  des sons… du Langage…

[59] André Bourguignon, op cit.

[60] Revue "La Recherche", juillet août 2000.

[61] La transition microphysique est particulièrement troublante, car les lois et les propriétés qui caractérisent le niveau quantique semblent inconciliables avec celles du niveau physique classique, étant donné qu'elles violent tous les principes qui  régissent la pensée classique, à savoir les principes d'intelligibilité, d'identité, de localité, de causalité et de séparabilité.

De même, la transition du niveau physique au niveau biologique est également représentée par un fossé qui ne semble pas prêt d'être comblé : Il ne suffit pas de connaître les structures et les fonctions de la bactérie pour savoir comment elle a pu apparaître, dotée de certaines propriétés radicalement nouvelles qui resteront communes à l'ensemble du monde vivant.

[62] Basarab Nicolescu, op cit.

[63] Joëlle Proust, Comment l'esprit vient aux bêtes. Essai sur la représentation, Gallimard, 1997, p63 64. 

[64] Georges Ifrah, op cit, tome2, p571.

[65] Ce n'est là ni un délire paranoïaque (à moins que les multiples sources humaines décrivant cette mise en place aient été victimes d'une hallucination collective), ni une manifestation pacifiste. C'est une tentative de cadrage situationnel dans un laps de temps qui prend en compte les motivations de certains acteurs, qui furent à un moment des catalyseurs phénoménologiques.

[66] Jean Louis Weisberg, Op cit.

[67] Ceci est une auto-interview que Bruno Latour a concoctée pour la revue "La Recherche", n 331 parue en mai 2000.

Elle :  […] Les étudiants, les profs de science, les ingénieurs, les industriels, le grand public, ils paient tous pour la recherche, c'est leur science après tout, ce sont leurs impôts, ça les intéresse peut-être de savoir ce que vous cherchez, pourquoi vous avez privilégié telle discipline, telle instrumentation, tel programme, telle collaboration. Vous ne croyez pas que le public et la communauté scientifique ont tout de même des intérêts communs à partager ? 

Lui : Si, bien sûr, il faut que le grand public apprenne et comprenne ce que l'on fait. Il faut qu'ils se tiennent au courant, les gens. Mais la vulgarisation, vous savez, ce n'est pas facile. 

Elle : Parce que vous n'envisagez pas d'autre alliance avec le grand public que la vulgarisation ? Qu'ils se tiennent au courant de vos résultats et tout ira bien, d'après vous ? 

Lui : Ben oui, pourquoi ? Quel autre rôle le public peut-il jouer ? 

Elle : Décourageant. Je comprends pourquoi on vous coupe les crédits. Mais le public a mille raisons de s'intéresser à ce que font les chercheurs, en plus de la vulgarisation ! C'est leur futur qui se décide en grande partie dans les laboratoires, non ? 

Lui : Ah, mais bien sûr, naturellement, nous en sommes fiers. Mais que les non-scientifiques attendent que nous ayons produit des résultats indiscutables, et on les tiendra au courant. On ne va pas, en attendant, étaler dans les journaux nos problèmes personnels, nos débats internes, nos questions de politique scientifique, nos choix d'équipement, nos hypothèses de travail. 

Elle : Et pourquoi pas ? De deux choses l'une : ou bien le futur […] se décide à travers les sciences et les techniques, et alors ce qui se passe dans cette arène, ils doivent en débattre publiquement avec les chercheurs en fonction de leurs intérêts, peut-être contradictoires ; ou bien la science a cessé de définir le futur des Français, des francophones, et alors ils n'ont pas besoin de vous donner un sou. Faites-vous payer vos gadgets par le privé. Mais alors, de grâce, ne faites pas de la science un sacerdoce indispensable au plus grand nombre. 

Lui : Mais bien sûr que nous sommes utiles à tous, comment en douter ? 

Elle : Eh bien alors prouvez-le, argumentez, […] expliquez vos disciplines, soyez compréhensibles, défendez vos spécialités, rappelez-nous les bonnes raisons que nous avons de vous croire, de vous soutenir, de vous aimer. In-té-res-sez nous ! 

Lui : Mais c'est une évidence, la Science mène le monde, la Raison soutient la démocratie. Il n'y a rien au-dessus de la connaissance. Ce n'est quand même pas la peine de le démontrer ? ! 

Elle : Oh ! que si ! C'est comme si vous expliquiez aux députés qu'ils n'ont plus à voter le budget cette année puisque, de toute façon, on est en démocratie et qu'ils n'ont qu'à faire confiance aux fonctionnaires du Trésor ; ou comme si vous disiez aux juges qu'ils n'ont pas à mettre les députés en examen puisque des hommes politiques, par définition, travaillent pour l'intérêt général et ne peuvent mal faire. Vous non plus, vous n'êtes pas au-dessus de tout soupçon. Quand avez-vous expliqué pour la dernière fois de façon convaincante l'importance et l'intérêt de votre discipline ? Quand avez-vous convaincu quelqu'un qui n'était pas de la même spécialité que vous et qui n'était pas l'un de vos sponsors ? 

[…]

Lui : Mais la plus belle science du monde ne peut donner que ce qu'elle a ! Vous confondez, me semble-t-il, la science avec la politique et ce que vous exigez de nous, c'est aux députés, aux journalistes, aux hommes et femmes politiques de le demander. […] Nous autres savants, nous ne cherchons qu'à donner du monde la représentation la plus fidèle possible ; le reste ne nous appartient pas.

[…]

Elle : Eh bien, ne parlons-nous pas de la même chose ? N'est-ce pas le monde qu'il faut apprendre à bien représenter, et qui a donc besoin de représentants fidèles, exacts, fiables, vous, nous, et tous ceux qui sont parties prenantes, qui ont besoin d'un organe commun pour savoir s'ils expriment bien l'exacte vérité, au lieu de leurs intérêts partiels, partiaux. 

Lui : Là, je suis perdu. Le monde dont je parle, celui que nous devons représenter, c'est le monde extérieur, lointain, étranger à l'homme, à la politique, aux jugements de valeur, celui des faits, des simples faits, celui qui nous a été donné en partage, en héritage, à nous, les savants, et vous parlez... 

Elle : ... du monde, oui, du même, celui qui est aussi intérieur, humain, proche, disputé, celui des controverses, des incertitudes, celui que nous devons partager avec les choses, animaux, objets de toutes sortes, galaxies et particules, théorèmes et théories, et dont nous avons tous hérité, nous tous les hommes, et même les femmes ! pour que nous le comprenions et que nous le représentions.

[…] 

Lui : Mais le monde est là, en dehors de nous, déjà unifié, quoi que nous fassions, disions ou pensions. 

Elle : C'est là que nous sommes en désaccord : si c'était vrai, vous parleriez tous d'une seule voix. Non, l'unité est devant nous, pas derrière nous, pas déjà faite, pas obtenue sans coup férir et sans débat, une fois pour toutes. Il faut la produire, la réclamer, se battre pour elle, et comment faire sans forum, sans revue, sans organe, sans auteur capable de se faire comprendre ? Pas simplement pour vulgariser leurs petites spécialités, pour composer leur monde commun.

[…

Commençons par vous : pourquoi ne pas écrire un article sur ces objets de recherche qui vous passionnent tellement ? 

Lui : Hum, j'ai beaucoup trop de travail, ça n'intéresserait que moi, j'aime mieux publier dans PNAS , en anglais, ça rapporte plus de citations, et avec les dépôts de brevets, vous comprenez... 

[68] Sophie Deshayes, Joëlle Le Marec, Serge Pouts-Lajus, Sophie Tiévant, Observation et analyse d'usages des réseaux,  Ministère de la Culture et de la Communication, ITN En ligne.

[69] Sophie Deshayes, Joëlle Le Marec, Serge Pouts-Lajus, Sophie Tiévant, op cit.

[70] La "fracture numérique" en un exemple: une ville comme New York compte plus d'individus connectés que le continent africain tout entier. La "dotforce" des pays les plus industrialisés du G8 (Italie, Russie, Etats-Unis, France, Grande-Bretagne, Allemagne, Canada, Japon), mise en place en juillet 2000 au sommet d'Okinawa, se penche actuellement sur ce problème de "fracture numérique". "L'objectif des pays riches est de procéder sur cette question de la fracture numérique comme ils l'ont fait sur celle du blanchiment des capitaux: croiser au maximum leurs informations et faire avancer des solutions concrètes. Cet objectif est ardemment soutenu par les grandes corporations qui voient, dans les mesures d'aide au développement des nouvelles technologies de l'information, un excellent moyen de multiplier leurs ventes d'ordinateurs et de matériel multimédia." "Le G8 reverse dans le «fossé numérique»". Cahiers multimédia de "Libération" du mercredi 29 novembre 2000.

[71] Expression de Michel Deverge.

[72] Philippe Descola, La nature : un concept en sursis, Entretien avec Guitta Pessis-Pasternak, op cit.

[73] Philippe Descola, op cit.

[74] Sylvain Desmille, La vague aléatoire de la musique techno, Le Monde Diplomatique, février 1999.

 

Objet instable.

Une évolution constante.

L'instabilité de l'objet est due à l'évolution matérielle, et surtout à l'évolution des modes de conception des outils "intelligents" (architecture, modalités, contenu), ainsi qu'à leur spécificité (logiciel de traitement, jeux, didacticiel, caméras, écran tactile...). Le futur proche tel que le décrivent quelques patrons de grands laboratoires "de pointe" est truffé de concepts high-tech. (voir "Les laboratoires du futur" dans la troisième partie).

Des problèmes très pratiques diffusent également le flou dans toute donnée statistique : la ville a disséminé une quantité connue d'ordinateurs sur le district, mais aucune statistique ne nous donne de renseignements sur les démarches personnelles d'équipement. En admettant que l'on puisse répertorier un nombre approximatif de machines sur un site aussi circonscrit que Parthenay, cela n'aurait rien de significatif car il faudrait surtout enquêter sur les logiciels installés sur les machines, qui proposent des modes de traitement, agissent sur l'activité et les représentations que l'utilisateur construit (même si certains périphériques ont des caractéristiques évidentes, comme les netcams).

L'instabilité de l'objet est aussi due à l'appropriation en cours des TIC par la population, qui appréhende le potentiel de l'outil suivant un vécu technologique extrêmement variable d'un individu à l'autre. Nous sommes dans une phase transitoire où les enfants, dans les pays industrialisés, (et encore…) commencent à côtoyer dès leur plus jeune âge les ordinateurs. Une orientation comparatiste des comportements langagiers des enfants qui usent des TIC d'un côté, et de ceux qui en sont éloignés de l'autre, aurait certainement été plus prometteuse à moyen et long terme pour une recherche qui souhaiterait cibler le gain pour la société humaine et pour l'écosystème d'une assistance artificielle (androïde prochainement ?), orientation assez proche du projet piagétien d'étudier la constitution d'un objet de la perception à travers l'ontogénèse. S'il s'agit dans cette étude de se concentrer sur les influences des usages, on remarquera d'abord que les usages ne sont pas stabilisés à l'échelle communautaire puisque :

-         une grande proportion d'habitants n'utilise pas encore les TIC ;

-         au fur et à mesure de l'appropriation, les avertis progressent et se transforment en "experts", les néophytes de départ sont devenus des avertis, et les réticents se "convertissent" en néophytes. Il reste bien sûr d'indispensables dissidents, mais les générations machiniques se renouvelant beaucoup plus vite que les humaines, la simplicité et les facilités d'accès et de navigation permettront certainement à un public encore frileux de se laisser convaincre d'ici peu ; 

-         les pages et la structure de l'intownnet, subissent des modifications, elles sont "relookées" plus ou moins régulièrement suivant les modules. L'absence de charte graphique pour le site parthenaisien autorise les concepteurs responsables de leur module à s'exprimer très librement, ce qui entraîne une profusion sémiologique difficilement canalisable.

Cette profusion et ce dynamisme sont néanmoins "significatifs".

La constitution du corpus.

Comment, dans ces conditions, constituer un corpus. L'idée de départ était de réaliser des flashages, c'est à dire des photographies successives d'états des lieux, entre plusieurs laps de temps, des activités où les comportements langagiers étaient susceptibles de subir une influence due à la présence ou à l'utilisation des TIC.  Cela aurait conduit à étudier la forme et le fond des comportements langagiers, au sein des forums, des séances de "chat", au sein de l'activité dans les sites numérisés, dans les écoles, les administrations, chez les particuliers, à étudier également comment se déroulaient les visioconférences ou les séances de net meeting, au cours de l'appropriation progressive des TIC.

Un tel objectif aurait nécessité de pouvoir assurer un suivi dans l'observation, sur une durée a priori indéterminée, (c'était le but que visait la proposition d'observatoire), car aucun stade n'aurait pu être analysé de manière figée, mais toujours en rapport avec le précédent et le suivant. Or l'observatoire n'étant pas opérationnel, la démarche devait être révisée.

"L'intownnet" allait s'imposer comme l'objet le plus représentatif de la ville numérisée. Ce qu'il contenait, les forums (annexe 8), les rapports de recherches, les méta-discours, les textes de présentation, et ce que de l'extérieur et de l'intérieur on en disait, allaient devenir les sources du corpus.

Le risque a été pris de parier sur la pérennité du projet de ville numérisée, au moins durant le temps de l'étude, ainsi que sur la possibilité de travailler sur un corpus instable et évolutif, jusqu'au bouclage de l'écriture.

Le "boom" des productions et des études sur les TIC en sciences de l'information et de la communication et la représentativité du cas parthenaisien ont été et sont toujours très notables[75]. Pour ne pas produire un travail qui aurait risqué d'être caduque avant même d'être présenté, il était nécessaire d'envisager une projection. Seulement la spéculation projective a des bases méthodologiques scientifiques peu solides, et le risque est grand de faire de la "science fiction", à défaut de pouvoir utiliser la fiction pour l'intégrer dans une étude sur l'imaginaire et les représentations collectives.

Problèmes relatifs aux sciences du langage.

La place du langage dans les trois mondes. 

En reprenant la théorie des trois mondes de Popper qui sont :

1 le monde physique,

2 le monde des mécanismes subjectifs de la pensée,

3 le monde des énoncés en soi, plus les théories qui les produisent,

il est possible de résumer la difficulté du sémioticien et du linguiste à se focaliser sur la vie des signes au sein des système sociaux, tant cette vie se diffuse dans les trois mondes. Comment discerner dans l'interaction constante entre monde physique et monde symbolique des opérations de traitement des signaux qui seraient isolables ? Le symbolique ne fait-il que sélectionner dans le physique ce qui se prête à discrétisation ? Les images mentales sont-elles contraintes (mais non entièrement déterminées) par les signifiés, comme le pense François Rastier ? Jusqu'à quel point "l'état d'esprit" intervient-il à la production ou à la réception des messages ?

Il est très probable que le monde physique, au moins dans une certaine mesure, contraigne le monde des mécanismes de la pensée. Il est aussi probable que le monde des mécanismes de la pensée contraigne, au moins dans une certaine mesure, le monde des énoncés en soi et des théories qui les produisent. On boucle la boucle, en posant que le monde des énoncés en soi et des théories qui les produisent contraignent, pour une part, le monde physique. Pour se placer dans un paradigme stable, qui ne prend plus en compte le va et vient de l'objet dans les différentes strates mondaines, Rastier préconise d'apparier au "signe" un signifié, "sans définir celui-ci par rapport à d'autres ordres du réel,  mais par rapport à ces réalités du même ordre que sont les autres signifiés : 

"En cela consiste le nominalisme indispensable nous semble-t-il à une linguistique voire une sémiotique rationnelles, qui ne dépendraient plus de la tradition métaphysique propre à la philosophie du langage. […] Occam a été condamné pour avoir soutenu que certains concepts n'avaient pas de référent. Il est temps d'aller plus loin, et non seulement d'étendre à tous les concepts cette séparation, en reconnaissant l'autonomie du représentationnel, mais encore de les distinguer à leur tour des signifiés pour établir l'autonomie d'un ordre sémantique, et, au-delà, sémiotique."[76]

Cela tendrait à résoudre méthodologiquement le problème de délimitation de la sémantique et de la sémiotique. Mais les comportements langagiers sont des réactifs qui n'opèrent pas que dans le troisième monde, et c'est bien l'une de leurs caractéristiques, première et essentielle, que de fonder l'ordre social dans le monde physique, individuel et collectif. Ils nous donnent accès aux différents mondes. Et lorsque c'est de cet ordre social constitué par les interactions humaines qui accordent une place si prépondérante aux comportements langagiers qu'il s'agit de traiter en dernier ressort, il est difficile d'éviter les tentatives d'articulation.

La science a une méconnaissance foncière des processus qui font que cet équilibre matière-énergie qu'est notre corps, produit tel ou tel type de discours, et tous les déterminismes sont envisageables au sein des trois mondes, fournissant chacun un nombre incalculable de paramètres au potentiel interactif non encore souligné. Ce qui revient pratiquement à se poser la question : pourquoi et dans quelles conditions la parole a-t-elle un sens ? Et la difficulté majeure pour les linguistes et les sémioticiens que n'éprouvent pas aussi intensément les mathématiciens, les physiciens et les informaticiens, est la suivante : se sortir de la digression infinie qui consiste à ne considérer que des quasi-données puis des quasi-quasi-données pour que le méta-discours devienne productif à un moment donné.

L'instabilité du vivant est incontournable. Comme "objet" pour l'étude qui nous concerne, le "vivant" est présent trois fois. Les interlocuteurs sont vivants, l'observateur est vivant, la langue est vivante. Et la situation est mouvante. Il faut alors tourner avec la roue, pour avoir une vision la moins déformée possible de ce vivant en action (comme les miroirs des téléscopes se contorsionnent pour épouser les mouvements de l'air qui perturbent la trajectoire des photons[77]).

Pour se défaire méthodologiquement de la charge encombrante que représente "l'état d'esprit", et  pour identifier les inévitables déformations autant dans la langue que dans la parole, le linguiste, s'il dessine lui-même les contours des concepts qu'il emploie (à grand renfort de néologies bien souvent) a aussi souvent recours à l'étymologie.

Le recours à l'étymologie.

Eviter les malentendus interprétatifs.

Platon qui, pour élucider le problème de l'utilisation des mots, voulut se pencher sur les modes de leur fabrication, orienta ses recherches pour déterminer de quelles façons le langage était utilisé par les dieux, et surtout par le créateur principal, artisan du langage humain. Cette démarche montre à quel point celui qui s'interroge sur le langage et ses transformations se trouve de facto amené à évoquer une historique qui le précède de beaucoup trop loin pour qu'il la maîtrise. L'insatiable soif eschatologique fait alors bien souvent relever les explications fournies, de la narration de contes, de récits, qui soulèvent évidemment quantité de questions sur les valeurs qu'il est prudent et justifié de leur attribuer. Pourtant le "traitement" collectif d'un objet dépend de la clarté de la (ou des) définition(s) que l'on en a, cela aussi bien pour l'horlogerie que pour le discours. Il semble que plus la représentation mentale de l'utilisation que l'on peut faire d'un objet, symbolique (comme un mot) ou physique (comme une pièce mécanique) est nette, plus elle est aisément et rapidement manipulable. Il ne s'agira pas de considérer les attestations comme des "totems" originels, autour desquels nous viendrions danser. On ne colle pas plus près que les autres à une réalité fondamentale parce qu'on connaît pour une part la genèse des rapports entre signifiants et signifiés.

Définir des champs sémantiques.

Les langues vivent, meurent lorsqu'elles ne sont plus parlées, et le problème de la représentation, de la symbolisation est inextricablement lié à l'activité humaine dans sa continuité. La néologie, les détournements d'usage, la chute en désuétude, ou les usages abusifs, sont des faits saillants de cette vie des langues et des langages, face visible des images que l'Homme forme, (sculpte, peint, chante, danse, décrit, décrie, crie ou murmure à qui veut l'entendre), de son environnement et de lui-même. Si une société choisit de garder, d'évacuer, d'inventer, de métisser certains composants lexicaux, syntaxicaux, sémantiques et pragmatiques de son Langage, on peut envisager qu'elle revendique (activement et/ou intentionnellement ou non) une signification à laquelle est associée une vision du monde. L'idée ici n'est pas de répertorier les usages s'écartant de la terminologie originelle, (très récente pour ce qui est de l'univers langagier de la cyberculture), et d'analyser les causes de ces écarts. Il s'agit plutôt de repérer des points d'ancrage dans les divers champs sémantiques sélectionnés par les producteurs de discours sur les TIC et la "cyberculture", pour mettre à jour certaines "idéologies" persistantes, revisitées, recyclées.

Montrer la nécessité d'un lexique à usage transversal.

Les "sciences" étrangères les unes aux autres ont élaboré parallèlement des théories qui ne pourront trouver de point de jonction tant que des ponts unifiant leur terminologie ne seront pas construits. Pour éviter tout malentendu interprétatif encore une fois, les recours à la manipulation de concepts devraient systématiquement être précédés, autant que faire se peut, d'une définition historique et disciplinaire de ces concepts, en gardant à l'esprit que la  labellisation "code source" reste d'une fiabilité relative à l'éloignement de cette source. 

Pour le physicien Richard Feynman, il en va autrement. La définition verbale est perturbatrice :

                "Pour comprendre la glace, […] il faut comprendre un tas de choses, qui n'ont rien à voir avec la glace. Les modèles de Faraday, à base de ressorts, de fils et d'élastiques disposés dans l'espace, étaient essentiellement mécaniques et pouvaient donc être représentés en termes de géométrie élémentaire. Je crois que nous avons aujourd'hui compris tout ce qui peut être compris en adoptant ce point de vue. Ce que nous avons découvert dans les cent dernières années est tellement différent, tellement obscur que seules les mathématiques peuvent nous permettre d'avancer. Ce n'est pas tant la philosophie que la cuistrerie qui m'insupporte ! Si seulement les philosophes pouvaient ne pas se prendre tellement au sérieux ; si seulement ils pouvaient dire : "Voilà ce que je pense ; mais von Machin pensait autrement et c'était pas mal envoyé non plus." Mais non ! Ils profitent du fait que, peut-être, il n'y a pas de particule fondamentale ultime pour nous exhorter à en rester là ; et les voilà qui pontifient : "Votre pensée ne va pas assez au fond des choses, laissez-moi vous donner une définition préalable du monde."  Eh bien, non ! Je suis bien décidé à explorer le monde sans en avoir de définition !"[78]

Difficile d'admettre que nous puissions découvrir le monde, vierges de nos expériences passées. Y a-t-il une forme de symbolisation qui le permette ? Le débat demeure ouvert.

Problèmes relatifs à l'approche interactionniste tendant vers la transdisciplinarité.

Il existe des interactions au sein de chaque discipline, des interactions selon le mode interdisciplinaire et enfin selon le mode transdisciplinaire. Mentionnons sommairement les disciplines dont la présence opère en constante interaction avec les sciences du langage mais aussi avec les TIC, envisagées comme "outil", ou comme "enjeu".

Forte présence disciplinaire.

Biologie, gènes et TIC.

Biologie.

"Biologie" est un terme générique. Il comprend toutes les disciplines "neuro" "physio" et les sciences cognitives, qui se penchent sur les "émulsions" internes des organismes. La biologie découvre le microcosme du vivant. La diffusion de ses découvertes bouleverse l'ordre des choses de la vie mentale parce qu'elle ouvre des perspectives. Maintenant, faut-il connaître le fonctionnement de l'entité d'un émetteur pour se permettre de travailler sur ses productions ? Il ne se serait pas passé grand chose en linguistique si l'on avait attendu d'avoir un schéma clair de l'activité cérébrale. Il y a néanmoins des ponts qui doivent être jetés entre ces études sur le "matériel corporel", et les sciences du langage qui se penchent sur ce que le "matériel" produit.

Rappelons-nous d'abord que les espèces qui ont remporté l'épreuve de la sélection naturelle sont celles qui ont su gagner quelques millisecondes pour capturer une proie, pour échapper à un prédateur. La course, le mouvement, ont permis, en partie et progressivement, à celui qui une fois debout a pu voir de plus loin cette proie ou ce prédateur, d'atteindre le sommet de la pyramide de la prédation. Du sens du mouvement dépend aujourd'hui encore la survie, l'autonomie, car il permet "l'activité physique" qui est le mode exploratoire privilégié des animaux. Il est parfois assimilé à un sixième sens résultant de la coopération entre plusieurs capteurs et le cerveau aurait pour fonction de sélectionner les capteurs utiles en fonction de l'action prévue, ce qui fait dire à Alain Berthoz que la perception est sélection active des informations.

"Le plongeur règle son saut avec tous ses sens, mais, une fois en l'air, n'utilise plus que la vision et les informations vestibulaires. La perception est donc sélection active. (Poincaré pensait que cette disposition est à la base de notre préférence pour la géométrie euclidienne. "Localiser un point dans l'espace, disait-il, c'est s'imaginer le mouvement qu'il faudrait faire pour l'atteindre.")"[79]

La perception serait donc sélection active mais aussi simulation de l'action, et c'est encore le cerveau qui remplirait le rôle de machine biologique à prédire le futur,[…] de générateur d'hypothèses qui projette sur le monde ses préperceptions.[80] Il faudrait le même temps pour exécuter mentalement une tâche motrice que pour l'exécuter réellement parce que ce sont en partie les mêmes circuits neuronaux qui opèrent pendant le mouvement exécuté ou imaginé : si le mouvement n'est pas exécuté c'est que le cerveau dispose de mécanismes inhibiteurs permettant de bloquer, à plusieurs niveaux, l'exécution de ce mouvement en laissant les circuits fonctionner sans sortie motrice. La façon dont nous percevons les mouvements serait donc influencée par des lois qui sont celles de la production même de ces mouvements. "D'ailleurs l'imagerie cérébrale révèle que les premiers neurones de relais visuels dans le cortex sont activés, même dans le noir par des images venues de la mémoire."[81] Ces souvenirs, qui sont des reconstitutions, modifieraient les interprétations, les représentations actuelles. Nous ne pouvons actuellement savoir si ces souvenirs auront le même impact sur nos comportements actifs si l'empreinte sensitive laissée, qui sous-viendra par la suite, a été simulée ou indirecte.

L'évolution, l'apparition des TIC, ne nous font plus assigner au mouvement cette fonction de survie immédiate, mais le corps reste bel et bien notre moyen général d'avoir un monde.[82] De récentes études,[83] utilisant des systèmes de réalité virtuelle présentant des images en trompe l'œil avec des effets de fausses perspectives et d'anamorphose, ont montré que le mouvement et l'action jouent un rôle important dans la manière dont un sujet interprète ce qu'il voit. Un observateur immobile ne percevrait pas un objet dans l'espace de la même façon qu'un observateur en mouvement. Il semble justifié de s'interroger sur la portée de la manipulation indirecte d'objets visuels en station assise devant l'écran, schéma standard de la position d'un grand nombre d'actifs et peut-être bientôt d'écoliers, au cours de la journée.

Une autre remarque s'impose, relative aux "biomanipulations." Les modifications biochimiques cérébrales qu'entraînent les prises de médicaments ou de drogues douces et dures, seront éminemment déterminantes dans l'évolution humaine car elles modifient considérablement la perception, la nature des interactions. ""La consommation de drogues a été concomitante avec l'apparition de la télé, des chaînes stéréo et des ordinateurs." McLuhan l'avait prédit. Les drogues qui altèrent les états de conscience vont tout naturellement faire partie intégrante de la société de l'information."[84]  

La consommation de ces substances légales ou illégales, dont ont usé pendant des millénaires les chamanes, gourous, prophètes, "sorciers" etc, est en forte augmentation dans toutes les classes de la population. On peut donc parier sur une mutation progressive des organismes de plus en plus adaptés à supporter des effets dont certains seront de mieux en mieux contrôlés, mais d'autres totalement imprévisibles. Le choix des prescriptions ou des "prises", la nature des produits prescrits ou pris, chimiques ou naturels, sont conditionnés par des discours d'experts plus ou moins légitimes. Ces experts, institutionnels ou non, dépendent de structures qui doivent demeurer économiquement viables (structure médicale, business personnel). Ils doivent donc éventuellement éviter l'implantation de marchés concurrents. Les discours sur les drogues, et les discours tenus sous drogues, ne sont évidemment pas les mêmes. Ces deux comportements langagiers entrent cependant de manière massive dans "l'interaction globale".

Gènes et TIC.

En philosophie la génétique concerne l'étude de la genèse. En biologie, elle est la branche relative à l'hérédité.

Nous savons, à partir d'exemples isolés[85], qu'il existe des espèces clés, des espèces dont la disparition ou au contraire l'introduction entraîne une transformation majeure de l'environnement. Mais il est très difficile de prédire quelles sont les espèces clés dans un écosystème donné. Dans tous les cas, chaque espèce est une bibliothèque d'informations acquises par l'évolution sur des centaines de milliers, voire des millions d'années.

A un niveau inférieur, le gène est l'unité fondamentale de la sélection naturelle, donc de l'évolution. Les gènes possèdent eux aussi leur catalogue informationnel.

Les manipulations génétiques croissent. Le génome humain va être entièrement séquencé. Theodosius Dobzhansky,  père fondateur de la théorie moderne de l'évolution[86], affirmait déjà dans les années 70 qu'il était inévitable que l'humanité soit amenée, à plus ou moins brève échéance, à diriger son évolution par l'eugénique négative aussi bien que positive. (L'eugénique négative consiste à empêcher la venue au monde d'individus lourdement handicapés. Pour reprendre une expression de Dobzhansky, elle se propose d'"alléger le fardeau génétique" . L'eugénique positive se propose de développer les moyens d'améliorer le génome de l'espèce humaine). Il s'inquiétait déjà de la certitude qu'avaient les auteurs des programmes d'eugénique positive de savoir quel était le type d'homme idéal vers lequel il fallait tendre, non seulement dans l'immédiat, mais pour les siècles à venir. Effectivement, les conditions dans lesquelles vivront nos descendants lointains ne sont "qu'imaginables". L'eugénique négative soulevait quant à elle et dans une certaine mesure, moins de doute que l'eugénique positive pour Dobzhansky, car il est "plus aisé de faire l'unanimité sur les génotypes qu'il est souhaitable d'éliminer que sur le génotype idéal. Il y a des centaines de maladies ou de malformations héréditaires que personne ne souhaite voir préserver ou développer."[87]

Dans cet univers génétique, les TIC permettent de travailler sur le génome humain de manière plus efficace, (bien que se pose le problème du brevetage), et les maladies affectant les comportements langagiers sont elles aussi concernées. Elles seront certainement de mieux en mieux diagnostiquées et soignées. Par contre, rien ne permet de prévoir pour l'instant les conséquences de manipulations sur des gènes spécifiques, qui demeurent encore à déterminer.

Walter Gehring, généticien, estime que les découvertes sur les gènes de régulation du développement "suggèrent que les différents types d'oeil animal ont évolué de manière divergente à partir d'un seul prototype, qui devait exister chez un invertébré primitif tel qu'un ver plat."[88] Comment en est-il arrivé à ces conclusions ? Il a manipulé le code génétique de mouches :

"Nous avons activé Eyeless (c'est un gène) dans les disques imaginaux (Les disques imaginaux sont des ensembles de cellules de l'embryon, "des blocs de construction" qui donneront naissance aux différents organes) des ailes, des pattes et des antennes en plus de son expression normale dans les disques des yeux. Après la métamorphose, les mouches adultes arboraient des yeux sur ces différents appendices ! L'examen microscopique des yeux a prouvé qu'ils étaient normaux. Et des études électrophysiologiques préliminaires ont indiqué que les cellules photoréceptrices fonctionnaient bien, convertissant la lumière en un signal électrique."[89]

A l'époque où la chirurgie esthétique resculpte à volonté les silhouettes des adolescents, où Orlan, Stelarc utilisent leur propre corps comme support artistique, pourquoi ne pas envisager d'avoir véritablement un œil derrière la tête, un œil humain ou un œil de mouche d'ailleurs, qui aurait alors une incidence autant fonctionnelle qu'esthétique ?

D'une manière générale, les avancées de la médecine joueront indubitablement un rôle prépondérant sur l'orientation du futur technologique. Il est nécessaire de surveiller comment les discours sur ce futur technologique révèlent ou masquent certains états de fait.

 "En 1994, un collectif de 79 médecins français du travail met en évidence une augmentation significative des troubles neuropsychologiques chez les adultes dès la quatrième heure d'exposition à l'écran. Deux ans plus tard, après avoir soumis des embryons de poulet au champ électromagnétique d'un téléviseur, Madeleine Bastide, professeur à l'université de Montpellier et membre du centre national de recherche scientifique, constate une augmentation de la mortalité embryonnaire, une réduction du poids des poussins et une diminution de leur production hormonale et de leur réponse immunitaire. Il serait sans doute hâtif d'étendre ces conclusions à l'espèce humaine, mais certains scientifiques n'hésitent pas à affirmer que le rayonnement électromagnétique pourrait être l'une des causes de la baisse de la fertilité observée chez les adultes."[90] 

Mathématiques.

La numérisation, c'est-à-dire la transformation d'une information en un code généralement binaire, envahit toutes les sphères de l'activité humaine. On peut subir le phénomène ou y consentir. Mais il faut bien avouer que nous sommes des "animaux comptables". Nous baignons dans nombre de notions comptables, purement informatives, ou significatives d'un degré de performance. Nous vivons dans une société où "les chiffres parlent d'eux-mêmes", où il est préférable de "compter[91]" les uns sur les autres, où la numérologie fait de nombreux adeptes. Nous avons un numéro de sécurité sociale, un numéro de compte, un numéro de téléphone... 

"Au sein d'une certaine collectivité un chiffre est dit univoque lorsque tous les membres de cette collectivité sont unanimes sur le nombre qu'il exprime. Il en est de même de l'univocité d'un nombre exprimé par une séquence de plusieurs chiffres. Cet accord sur un compte commence avec le Un et Un font Deux. Il fonde la plupart des rapports sociaux qui postulent l'accord sur des prix, des coûts, des tarifs, des barèmes, des cotes, des cotations, des mesures, des dénombrements, des statistiques et autres évaluations chiffrées. Le développement explosif de l'informatique à partir de la numérisation de tous les systèmes d'expression manifeste aujourd'hui à l'évidence l'immensité de l'empire du nombre univoque"[92].

Les mathématiciens et les informaticiens reconnaissent plus souvent unanimement la validité de la résolution d'un problème que ne le font les chercheurs en sciences humaines. N'y aurait-il, au bout du compte (…), que les chiffres, les opérations logiques et symboles mathématiques, pour expliquer et transmettre le plus essentiellement possible la nature des choses ? Cette abstraction générale, cette mise en équation du vivant serait-elle la seule valeur stable dont nous disposons à l'heure actuelle pour donner une définition de notre situation entitaire et identitaire ? Pouvons-nous localiser un domaine où le sens est à ce point univoque ailleurs que sur/dans le domaine mathématique ? Et surtout est-il possible de discourir sur les fondements mathématiques et disserter sur leur emprise dans le monde vivant, sans maîtriser au moins partiellement un ou des langages mathématiques ? Malheureusement, les limites sont très rapidement atteintes. Peut-on se permettre aujourd'hui de se rassurer en estimant qu'heureusement, beaucoup de "combats" urgents à mener ne réclament que peu de bases mathématiques poussées ?…

Les sciences sociales.

En groupant en leur sein la sociologie, les sciences économiques et politiques, les sciences sociales forment une constellation particulièrement active dans la constitution sociale, de par les feed-back permanents entre le "corps social" d'une part, et les analyses produites en vue de prises de décisions qui ordonnent et organisent en partie la vie de la cité d'autre part. (Ce sont des sociologues qui ont mené toutes les études sur le projet parthenaisien). Il est donc inconcevable de mettre à l'écart le "politique" et "l'économique", dans une étude où nombre de productions langagières qui sont situées précisément dans ce bassin politico-économique (comme c'est particulièrement le cas pour Parthenay), le dessinent et le déterminent.

L'anecdote suivante illustre ce point de vue : Lors du premier séminaire "Imagine" à Parthenay, Michel Hervé répond à la question :

"- Comment se fait-il que pour cette première journée, nous n'assistions qu'à une présentation de la machinerie Microsoft et du service informatique local, alors que les objectifs du projet sont basés sur une dynamique de société civile et citoyenne ? 

- le projet de ville numérique représente une vision éminemment politique… L'Europe qui a financé pour une grande partie sa mise en route attend forcément des retombées sur les fonds investis..."

D'une pierre deux coups, l'un politique, l'autre économique. Les échos de leur détonation se mêlent à tel point qu'il est difficile de dire lequel est parti le premier.

Les sciences cognitives et leurs objets. [93]

"Dans l'histoire intellectuelle, tout se produit deux fois : d'abord en tant que philosophie, puis en tant que sciences de la cognition."[94]

Les sciences cognitives s'occupent principalement des processus de traitement des informations et d'acquisition des connaissances. Elles s'intéressent donc à un panorama très large d'aptitudes, telles que la reconnaissance des formes, l'attention,  la mémoire, l'imagerie visuelle, la résolution de problèmes, la prise de décision, et bien sûr, le langage. "La psychologie cognitive se réfère à tous les processus par lesquels l'input sensoriel est transformé, réduit, élaboré, stocké, rappelé et utilisé.[95]

Quels sont les types de relations que peuvent entretenir les sciences du langage[96] avec les sciences cognitives ? Ils sont multiples et divers tant pour ce qui touche les théories de ces deux champs scientifiques que pour leurs domaines d'application, dont et surtout l'IA. Les comportements langagiers sont pour l'instant traités en IA surtout en fonction d'une faisabilité technique, et non d'un débat réel sur la portée pragmatique et sociale du dialogue. L'informaticien se tourne en effet plus volontiers vers les théories linguistiques qui se prêtent le mieux et plus facilement à l'implantation informatique, et les théories des langages formels sont naturellement privilégiées, au détriment des théories pour lesquelles l'agir communicationnel n'est pas qu'une question de forme. 

D'une manière générale, en s'appuyant sur l'identification de quelques "objets" de recherche des sciences cognitives, sciences qui ne sont pas exclusivement vouées à l'IA mais la nourrissent néanmoins abondamment, on entre vite dans un paradigme qui assimile l'intelligence à notre capacité à maîtriser la manipulation de langages articulés.

L'attention.

L'attention sélective recèle des enjeux importants dans les domaines de la formation et des apprentissages. Elle concerne d'autant plus la "lecture" du multimédia, puisque le support combine plusieurs sources émettrices qui ont trait au son, à l'image et au verbal.

Le traitement automatique se produit lorsqu'une tâche nécessite très peu de ressources pour être réalisée. Posner et Snyder ont proposé trois critères pour déterminer si une aptitude est automatique ou pas : elle est automatique si elle se produit sans intention, si elle n'engendre pas une attention consciente et si elle n'interfère pas avec d'autres activités mentales.

L'acquisition d'aptitudes complexes comme la lecture pourrait dépendre du niveau de traitement automatique des percevants.

La mémoire.

Bien que nous dépendions des codes acoustiques lors de la lecture, nous pouvons nous rappeler les idées générales d'un texte en l'absence de toute subvocalisation. Cependant les vocalisations internes amélioreraient nos capacités mémorielles. L'acquisition des connaissances est représentée comme un transfert d'informations de la MCT (mémoire à court terme) vers la MLT (mémoire à long terme). La MLT ne serait pas limitée dans la quantité d'informations qu'elle peut stocker, contrairement à la MCT. Les stratégies de recherche dans la MLT et l'accès à la base de données qu'elle représente ne sont pas encore mises à jour. Selon la théorie de la profondeur de traitement, la façon dont un item est codé détermine sa durée de rétention. Un traitement sémantique de cet item (s'il est lexical) paraît plus efficace qu'un traitement structural pour son rappel. La trace mnésique relative au stimulus lors de l'encodage semble être également  un indice fort pour l'efficacité des rappels.

Les images mentales.

Elles sont plus faciles à élaborer à partir d'images qu'à partir de mots. Elles fournissent des codes mnémoniques supplémentaires, et facilitent même le rappel de mots si elles sont associées à la stratégie de rappel. L'absence d'une information sensorielle détaillée dans les images mentales permettrait de faire la distinction entre événements réellement perçus et événements imaginés. Elles auraient donc à voir avec le contrôle de la réalité. Les manipulations d'avatars au sein des MUDS, la navigation dans des lieux virtuels, et la re-présentation du réel carné en dehors de ces univers virtuels, ont elles aussi à voir avec ces images mentales, dont on sait qu'elles ont une portée sur le traitement du verbal (en rappel, en production, et en compréhension).

La connaissance.

L'organisation de la connaissance s'effectue au moyen de catégories, et de hiérarchies constituées par celles-ci. L'organisation hiérarchique permet de diviser les grandes catégories en catégories plus petites. Les informations classées hiérarchiquement sont plus faciles à apprendre et à retenir. La recherche sur la mémorisation des informations relative à la segmentation des textes (les paragraphes divisés en phrases, les phrases divisées en idées principales, les idées principales en mots clés) a montré que la création d'un réseau sémantique pour représenter les relations entre les différents concepts améliore les performances de production et de rappel. L'avantage des modèles de réseaux sémantiques est qu'ils sont suffisamment généraux pour fournir une structure de base théorique susceptible d'intégrer une grande variété de résultats. Leur principal inconvénient est le nombre élevé d'hypothèses disqualifiant ces modèles quand il s'agit de faire des prévisions (dans quelles mesures sont activés ou non des concepts liés, quelles valeurs accorder aux différents temps de réaction, y a-t-il des effets à retardement ?…). Pour exemple, les phrases qui ne font que suggérer un événement peuvent avoir un impact aussi important que celles qui le relatent de façon explicite, et la distinction, lors des rappels, entre implicite et explicite n'est pas toujours nette. ("Je n'ai pas dit ça…" ou "Je n'ai pas dit ça comme ça…").

La compréhension.

Les psychologues étudient la compréhension en cherchant comment les connaissances antérieures des individus et les caractéristiques de leur traitement de l'information interagissent avec les idées dans un texte. Ils se sont rendu compte que l'amélioration de la compréhension, les données cotextuelles préalablement fournies, facilitent le rappel. Par contre, les connaissances antérieures rendent parfois difficile la distinction entre ce qui a été lu récemment et les connaissances antérieures du sujet. Cependant elles déterminent également sa capacité à élaborer des inférences. Pour ce qui est de la compréhension du récit, dont la structure globale comprend le cadre, le thème, l'intrigue et le dénouement, la compréhension est meilleure lorsque le thème est clair, et lorsqu'il précède l'intrigue. Plus le lecteur peut relier les idées du texte à celles encore présentes dans sa MCT, meilleure est la compréhension.

La résolution de problèmes.

La performance dans une tâche est influencée par la capacité de la MCT, par le temps de stockage et le temps de récupération dans la MCT et la MLT. Elle est également influencée par l'espace de recherche qui détermine le nombre de mouvements autorisés disponibles à chaque pas de la résolution d'un problème. Il existe différentes stratégies heuristiques[97] générales de résolution de problèmes, dont l'analyse fins et moyens (quels opérateurs réduisent la différence entre l'état actuel et l'état but), les sous-buts qui réduisent l'espace de recherche, l'analogie, les diagrammes (qui transfèrent les représentations de problèmes).

Dans tous les cas, la familiarité au matériel influence notre capacité à raisonner. Si le contenu sémantique d'une règle logique est abstrait et non familier,  il est moins bien "perçu" que s'il est concret et familier. Le développement de la capacité à détecter les isomorphismes entre tâches non familières et familières permet d'acquérir un niveau d'expertise supplémentaire. La créativité elle-même pourrait se résumer à une bonne résolution de problèmes, donc à la capacité de provoquer des confrontations pour détecter d'éventuels échos isomorphes.

La prise de décision.

Les modèles de prises de décision sont distingués selon que les individus comparent les qualités des choix, critère par critère ou choix par choix, ou que la décision est compensatoire ou non (un attribut positif compense un négatif). Dans le modèle de l'élimination par aspect, les possibilités sont comparées en fonction de leurs qualités et la décision est non compensatoire. Le modèle conjonctif est comparable mais ne considère qu'une possibilité à la fois ; la première qualité qui satisfait le critère minimal pour chaque qualité détermine la prise de décision. Les modèles de sommation et de sommation des différences, attribuent des scores pour déterminer l'intérêt relatif de chacune des possibilités. La somme totale des différences détermine la possibilité la plus intéressante. Quoi qu'il en soit, le choix d'une stratégie dépend des caractéristiques de la tâche. Une théorie du schéma de la prise de position postule qu'un individu utilise d'abord une stratégie non compensatoire pour éliminer les possibilités qui ne sont pas suffisamment compatibles avec ses valeurs et ses objectifs. S'en suivrait une stratégie plus complexe, appelée "théorie des représentations" parce que trois types de représentations influenceraient les décisions : la représentation de la valeur (croyances et valeurs fondamentales), la représentation de la trajectoire (buts futurs et programme), et la représentation de la stratégie (plans pour réaliser les objectifs). En dernier lieu, la rétroaction permettrait d'évaluer le taux de réussite de l'action choisie.

Les principaux objets des recherches cognitives, ci-dessus listés, ont tous un rapport dans des mesures diverses et suivant les types d'activité, avec les comportements langagiers dans une situation de communication, médiée ou pas. Le traitement des informations par le corps sensible est la branche de l'étude sur le Langage qui comporte le plus d'éléments conditionnant les recherches en intelligence artificielle. Les technologies intellectuelles issues de ces recherches vont certainement alimenter pendant quelques siècles les débats éthiques sur la nature de l'Homme. 

L'interprétation des données.

Le problème majeur posé par une approche interactionniste relève de l'interprétation des données, relative à des intentions et des compétences des interactants qu'il est difficile d'évaluer hors de programmes d'actions définis (commerçant/client, professeur/élève…). A l'impossibilité de cataloguer l'ensemble des interactions langagières au sein de la cité, viennent se greffer deux paramètres perturbateurs, l'instabilité de l'objet, et l'indétermination des modes de perception (situer et interpréter) des acteurs dans le magma interactif.

Comment savoir si un comportement autocentré sert à son propre producteur (facilitation, confort), ou s'il est adressé à un interlocuteur ? Y a-t-il interlocution ou "intralocution"? Comment poser une hypothèse quant au parcours cognitif effectué par un utilisateur des TIC, lorsque rien ne nous renseigne sur ses buts ? Qui peut dire si tel ou tel comportement est propre au sujet ou induit par un interactant, une situation ? Comment discerner dans la chaîne de production-réception quels signaux sont pertinents pour l'un et l'autre des acteurs en cas d'interaction humaine, et pour l'utilisateur en cas d'interaction Homme-Machine,  en sachant que leurs niveaux de compétences ne sont pas forcément identiques et sont de plus, chez l'Homme, incalculables ?

Comment discerner le signal, qui est volontairement émis par le producteur, de l'indice, qui est involontairement émis, et qui peut être reconnu ou non par le récepteur et l'observateur ? Comment l'observateur peut-il savoir si le récepteur a perçu le bon signal ou le même indice, peut-il en déduire des "modèles" ?

L'intentionnalité, l'activité, ne sont déchiffrables de l'extérieur, que dans un site particulier, où préexistent des conventions institutionnelles, où les buts à atteindre demeurent relativement stables, (relations médecin/patient, commerçant/client, professeur/élève, forum de discussions...), ce qui n'est pas le cas dans un cyberespace en expansion.

Le chercheur doit donc prendre en charge des données qui sont des interprétations de réalités interprétées, que les courants ethnométhodologiques nomment quasi-données,  quasi-données devant être confrontées, lorsque cela est possible, avec l'effectivité situationnelle, (comparaison entre ce qui est dit être fait, et ce qui est effectivement fait). 

"Avec le réseau, non seulement le rapport à la technique ne passe pas forcément par le rapport à l'objet technique, mais de plus, il est possible que le rapport à la technique ne constitue pas forcément par lui-même un préalable phénoménal obligé.[…] La réalité la plus sensible et la plus génératrice de phénomènes observables est bien moins l'univers de l'objet lui-même, que l'univers des représentations d'usages qu'il génère.[…] Ce ne sont plus forcément les phénomènes objectifs qui constituent la réalité de référence, mais l'univers des représentations qui donnent sens à ces phénomènes. Ce sont des représentations, largement imprévisibles et extrêmement difficiles à cerner, qui constituent la réalité de référence des usages, lesquels se manifestent partiellement par des phénomènes objectifs. Même si cette étape était plus ou moins attendue, elle n'en constitue pas moins un défi fort difficile pour toute entreprise scientifique, traditionnellement structurée par les étapes ordonnées de la fixation du cadre et des objectifs, du recueil des données et des interprétations."[98]

Le titre "Influences des TIC sur les comportements langagiers" ne supporte pas d'acception générique. Cette étude s'est déroulée en France, dans un village deux-sèvrien, à la fin de l'année 208 du calendrier républicain. Les histoires interactionnelles qui se vivaient dans ce village en ce temps n'auraient pu se vivre exactement similairement ailleurs. (Des tranches de vie sont peut être "clonées" quelque part, un simulateur réalisera peut-être des duplications historiques intégrales un jour, pour l'instant personne n'a identifié ces phénomènes). Les données récoltées sont donc fortement indexées, situées, ancrées, dans un lieu de vie où, comme ailleurs, du jour au lendemain, tout peut basculer. Les savoirs concernant la "situation", entendue au sens large et dynamique ne font pas partie d'un domaine spécial de l'activité de l'esprit qui serait soutenu par la raison pure. Ils sont un champ de significations, d'interprétations, un univers de croyances, relevant de la culture d'un groupe déterminé. Il est nécessaire, comme le préconise François Rastier de culturaliser le sens, et de le culturaliser dans un espace/temps situé.

 Bien sûr la "machine" (métaphorique), le "système", et les polyphonies concertées ou chaotiques qui en font tourner les rouages, sont des sources d'instabilité pour l'objet d'étude, soumis aux forces visibles (l'institution, la loi, le capital…) et invisibles (les convictions, les déterminations, les détournements…) de cette "machine" ; Parthenay n'échappe pas à ce phénomène.

Cela revient-il à dire que l'observateur serait dans la position de ne rien pouvoir dire de pertinent sur tout le processus de construction sociale des usages, dont la voûte principale est le discours appuyé par l'action, au moment où l'offre n'est pas stabilisée, c'est-à-dire dans les moments même où les enjeux de contrôle des usages sont pratiquement les plus importants pour les secteurs marchands et politiques ?[99] Et bien cela reste à déterminer. Le groupe de travail précédemment cité considère que 

"l'étude des usages envisagée de cette manière entérinerait d'emblée une situation où les usagers n'auraient sur les usages qu'un pouvoir très neutralisé et réduit, un pouvoir d'introduire une sorte de variabilité culturelle rassurante dans les utilisations, mais après seulement que les choix essentiels et les tendances déterminantes soient fixés, à l'issue de luttes et de négociations entre marché et pouvoirs publics."

La guerre des sciences.

Une vieille discorde, pire, une guerre, une de plus, doit disparaître pour que se mette en place un projet transdisciplinaire.

Comment a-t-on pu inventer une expression aussi malheureuse que la "guerre des sciences[100]" ? "Qui peut bien faire la guerre et à qui ?" s'exclament Sokal et Bricmont qui, de leur aveu, ne visent pas autre chose que les débats d'idées dans les confrontations entre sciences physico-mathématiques et sciences humaines. Pour eux, le clivage entre sciences humaines et sciences exactes est dû à deux types de facteurs[101] :

Des facteurs académiques :

- Le scientisme en sciences humaines : on part d'un ensemble d'idées ayant une certaine validité dans un domaine donné, et au lieu de chercher à les tester et éventuellement les corriger, on les étend au-delà de toute raison, en oubliant l'empirisme, en particulier dans la formation philosophico-traditionnelle ;

- Le prestige des sciences exactes par rapport aux sciences humaines ;

- Le relativisme naturel en sciences humaines, qui entraîne parfois un relativisme cognitif radical, à savoir l'idée selon laquelle les théories scientifiques modernes ne sont que des mythes ou des narrations parmi d'autres.

Des facteurs politiques :

"Jamais les idéaux de justice et d'égalité n'ont paru si utopiques". La science, suffisamment liée au pouvoir politique pour ne pas être sympathique, devient une cible facile, un tampon idéal. "Tous ceux qui possèdent un pouvoir politique ou économique préféreront que la science ou la technologie soient attaquées en tant que telles, car ces attaques contribuent à occulter les rapports de force, qui eux n'ont rien de rationnel, mais sur lesquels leur pouvoir est fondé."

Un traité de paix dans les relations entre sciences humaines et sciences exactes nécessiterait, d'après Sokal et Bricmont, plusieurs conditions pour être efficace :

- Savoir de quoi on parle, et garder à l'esprit que ce qui est obscur n'est pas nécessairement profond.

- La science n'est pas un "texte". Les sciences exactes ne sont pas un réservoir de métaphores prêtes à être utilisées en Sciences humaines ;[102]

- Ne pas imiter les sciences exactes. Les sciences humaines ont leurs propres méthodes et n'ont nul besoin de suivre chaque "changement de paradigme" (réel ou imaginaire) en physique ou en biologie ;

- Il faut se poser contre l'argument d'autorité. Certains textes scientifiques ne méritent pas la "religiosité" qui leur est attribuée ;

- Mais il faut éviter de mélanger scepticisme spécifique et scepticisme radical. Si l'on veut faire de la science, il faut abandonner les doutes radicaux concernant la logique ou la possibilité de connaître le monde au moyen de l'expérience. Les arguments sceptiques généraux avancés pour étayer les doutes sont sans pertinence, à cause justement de leur généralité ;

- Se méfier de l'ambiguïté utilisée comme subterfuge, qui masque la vraie pensée de l'auteur ou sa non prise de position ;

Ces propos sont cautionnés mais une réserve doit être émise : si les sciences ne sont pas des "textes", alors que sont-elles, comment y accède-t-on ? La trace et l'expression de la science sont nécessaires à son existence et sa transmission. Si l'activité réflexive qui permet de manipuler les constituants de l'objet scientifique ne se présente pas obligatoirement sous la forme d'un "texte", le partage des résultats de cette activité implique un "texte", même si les niveaux de lecture n'ont par la suite rien de comparable.

"Nous sommes entrés depuis plus d'un demi-siècle dans une perspective d'un savoir sans frontières, d'une "gnose" qui se manifeste comme une épistémologie générale du signifié. Exigence que la science de la matière prouve, pour le meilleur et le pire, par de formidables confirmations techniques, et que la science de l'homme prouve a contrario par le malaise général qui est ressenti par tous les chercheurs authentiques devant les insuffisances, les impasses, les échecs, les faillites éthiques de sciences humaines morcelées, monocéphales, obnubilées par le non sens du sémiotique et de l'arbitraire du signifiant" [103] nous dit Gilbert Durand et il est tentant de "pleurer" avec lui, en espérant ne pas être également aveuglément obnubilé par ce non sens du sémiotique.

Pour Dominique Laplane, le "sens" est une condition de la liberté et son "origine" (terme qui ne peut avoir que deux valeurs, celle de l'apparition première, et celle de la transformation) est nécessairement extra logique et affective ; car si l'on considère qu'un système logique repose sur une axiomatique scientifique reposant elle-même sur une axiomatique plus large, que l'on pourrait qualifier d'éthique, on constate rapidement qu'une axiomatique scientifique est incapable de se colleter avec le problème de la liberté, pour ne citer que lui.

La profusion gnoséologique submerge actuellement l'univers des nouvelles technologies de l'information et de la communication, puisque ce dernier stimule non seulement l'imaginaire mais aussi, pour l'instant, l'économie. Ce travail n'est conduit que par la stimulation relative à l'imaginaire (qui conditionne néanmoins l'économie). Il est né de la volonté de montrer pourquoi la parole doit être assumée par les parlants. Malgré la gnose supplémentaire qu'il représente, il se veut tourné vers l'activité langagière structurante en situation naturelle, échappant un peu, par là, au "méta". Les TIC nous font ré-envisager les processus de construction du sens chez l'Homme parce que cet Homme se demande comment il va modéliser ces processus dans les interfaces informatiques. Il se demande comment il doit se servir de l'outil, car il sait que l'utilisation de l'outil va le transformer.

La philosophie de l'esprit, issue des sciences cognitives, est une philosophie du Langage. Quelle place accorder à des signifiants en pleine mutation au sein de systèmes de représentations symboliques de plus en plus dynamiques, comment cibler leurs interactions avec le système verbal ? Seule une approche progressive, comparative, et transdisciplinaire pourra, à moyen ou long terme, nous éclairer.

 


[75] Ce qui a d'ailleurs eu pour conséquence de retarder l'achèvement de ce travail ; Il n'aurait pas été honnête d'exposer des chapitres qui font aujourd'hui l'objet de livres entiers sans pousser plus avant la réflexion.

[76] François Rastier, op cit, p238 239.

[77] Ceci à l'aide d'un système informatique qui "calcule" les mouvements de l'air, et qui en fonction des résultats, commande l'activation de vérins qui déforment le miroir, pour obtenir une image stable de ce qui est observé hors atmosphère.

[78] Richard Feynman, Le "savant", le génie et la fantaisie, revue La Recherche n 331.

[79] Alain Berthoz, Du cerveau, prodigieux simulateur, au mouvement…, entretien avec Guitta Pessis-Pasternak, op cit. Alain Berthoz apporte des précisions à propos de la coopération entre capteurs : "Sur une échelle, je sens que je tombe si les capteurs de mes muscles, de ma vision, enregistrent une vitesse excessive, si les capteurs vestibulaires de mon oreille interne, en mesurant une rotation anormale de ma tête dans trois plans perpendiculaires, signalent ma chute."

[80] Alain Berthoz, op cit.

[81] Alain Berthoz, op cit.

[82] "Le corps est notre moyen général d'avoir un monde." Merleau-Ponty.

[83] Mark Wexler et al (laboratoire de physiologie de l'action et de la perception du CNRS) dans la revue "Nature" du 4 janvier 2001).

[84] Thimoty Leary, Chaos et cyberculture, Editions du lézard, 1996 pour la traduction française, p136.

[85] L'exemple classique est celui de la loutre de mer, dont la disparition des côtes ouest de l'Amérique du Nord a entraîné l'explosion démographique des oursins, et, du coup, la dislocation de l'écosystème formé par le kelp, forêt d'algues marines.

[86]  Théodosius Dobzhansky, L'humanité a-t-elle un avenir, revue La Recherche" n 331.

[87] Théodosius Dobzhansky, op cit.

[88] Walter Gerhing, De la mouche à l'homme, un seul supergène pour l'œil, revue La Recherche, n 331.

[89] Walter Gerhing, op cit.

[90] Pierre Poix, Thérèse de Cherisey, Ces ondes qui nous entourent, Edition Phare, Hachette, 2000.

[91] La correspondance entre compte et conte, homophones en français, se retrouve dans d'autres langues : compter et conter s'écrivent respectivement en anglais "to count", "to recount",  en allemand "zahlen" "erzählen" en hébreu "le saper", "li saper", en chinois "shu,"  et "shu.". Mentionné dans Bernard Werber Encyclopédie du savoir relatif et absolu, Editions Albin Michel, 2000.

[92] Xavier Sallantin, Manifeste de la cyberscience, Site de Béna, En ligne.

[93] Cette liste est tirée de l'ouvrage de Stephen K. Reed, Cognition. Théories et applications,  Traduction de la quatrième édition américaine par Teresa Blicharski et Pascal Casenave-Tapie, Question de personne, De Boeck Université.

[94] Fodor cité dans dans Francisco Varela, op cit, p 47

[95] Ulric Neisser 1967 cité dans Stephen K Reed, op cit.

[96] Pour Rastier, (op cit), les enjeux de la linguistique sont :

-      La description des langues.

-          Le traitement automatique du langage.

-          La genèse (biologique et culturelle).

-          La thérapeutique.

[97] Aucune de ces stratégies ne garantit l'accès à la solution.

[98] Sophie Deshayes, Joëlle Le Marec, Serge Pouts-Lajus, Sophie Tiévant, Observation et analyse d'usages des réseaux. Ministère de la Culture et de la Communication. Groupe de travail Education - formation – création. Etude réalisée par. ITN En ligne.

[99] Sophie Deshayes et alii, op cit.

[100] expression utilisée selon Sokal et Bricmont, (Impostures Intellectuelles, Editions Odile Jacob,1997) par Andrew Ross, un des éditeurs de "Social Text" en 1995.

[101] Le propos de Sokal et Bricmont est repris mais synthétisé.

[102] Ces métaphores constituent néanmoins un formidable corpus, susceptible de révéler les degrés d'assimilation de discours scientifiques, leur impact sur les imaginaires, traducteurs éventuellement des aspirations sociales dans une période donnée.

[103] Gilbert Durand, Introduction à la mythodologie. Mythes et sociétés, Editions Albin Michel, 1996, p78.

Bilan de la première partie.

Certaines incursions effectuées dans divers champs disciplinaires paraîtront légères ou superficielles aux spécialistes. Elles ne se veulent aucunement démonstratives d'un hypothétique savoir encyclopédique ; l'intention de départ est plutôt de poser ce que peut recouvrir une étude sur les comportements Langagiers qui modélisent la partie majeure de l'apprentissage des activités humaines, et d'insister sur une prévision méthodologique transdisciplinaire pour tenter d'évaluer la pertinence des symboliques dans le cadre d'un projet de  recherche action comme celui de Parthenay.  

Les contenus disciplinaires même hautement spécialisés, restent dépendants de leur "univers" d'émergence, et leurs conditions d'existence dépendent de l'attention que l'on accorde à leurs modes de transmission et à leur diffusion. Avoir accès à une multitude de données et à n'importe quel résultat de n'importe quelle discipline n'a à voir ni avec l'aptitude à comprendre les significations de ces résultats, ni à faire les liens entre ces résultats pour produire une synthèse. Et 

"la transdisciplinarité, tout en n'étant pas une nouvelle discipline ou une nouvelle hyperdiscipline, se nourrit de la recherche disciplinaire, qui, à son tour, est éclairée d'une manière nouvelle et féconde par la connaissance transdisciplinaire. Dans ce sens, les recherches disciplinaires et transdisciplinaires ne sont pas antagonistes mais complémentaires."[104]

Il est donc hors de question de hiérarchiser transdisciplinarité et disciplinarité. Mais une première approche transdisciplinaire généralisée pourrait éventuellement former, pour qui veut tendre vers la spécialisation, une sorte de tronc commun heuristique, puisque le but précis d'une recherche disciplinaire s'articule souvent à un objectif plus global. Les formes concrètes d'interdisciplinarité ont déjà démontré leur efficacité. Si certaines disciplines ont accumulé de nombreux résultats significatifs, on peut douter qu'elles ne les aient obtenus qu'en milieu fermé. La créativité, l'inventivité et l'intuition individuelles n'émergent pas, (mais c'est intuitif), sans qu'il n'y ait à un moment un regard sur l'extérieur, une ouverture, permettant aux informations de "rentrer". Ce regard-là serait assimilable à un embryon de pluri et d'interdisciplinarité, à un mode de fonctionnement qui saurait également être collectif. 

Entre le corps et ses "mouvements", les comportements langagiers, la pensée dont on ignore la "nature", puis le fait de penser l'esprit en publiant des écrits, en conversant, en symbolisant, et le fait d'inscrire ces "pensées" dans le monde social, se nouent et se dénouent perpétuellement les problèmes du vivant, de la création, de l'évolution et de l'organisation. Ces préoccupations sont de l'ordre du "méta", (métaphysique, métalangage), dont nous verrons dans ces pages qu'il est l'une des conditions de notre prise de recul par rapport à nos actes gouvernés par les textes. Pour ne pas être prisonniers de ce "méta", il faut pourtant s'arrêter de raisonner, car à ce point d'arrêt, la raison cède naturellement sa place à l'action. Mais ces préoccupations ne sont pas exclusivement "méta" dans la mesure où les progrès des sciences cognitives, et en particulier de la linguistique cognitive qui tente de faire le pont entre l'intériorité du langage (dans ses processus de réception et production, codage, décodage) et son expression extériorisée, lèvent progressivement ce "méta", quitte à le pousser sans doute un peu plus loin.

La tentative "formelle" amorcée ici n'est pas indépendante du propos "carné" qu'il contient : il s'agit d'essayer de donner corps, dans une même présentation et très modestement, à la transdisciplinarité.

Maintenant, il est souvent avancé que les inter-, trans- ou méta-disciplines sont en fait des philosophies qui n'osent plus dire leur nom, et inférieures, en cela au moins, aux philosophies traditionnelles. Et bien soit. La restauration de l'humanisme que la transdisciplinarité annonce est séduisante, même si l'utopie poétique qu'elle recouvre parfois semble très loin de l'urgence qu'il y a à agir, qu'elle clame par ailleurs. S'entretenir de "TIC", de "progrès", de "nouvelle ère", de "cyberespace" n'a aucun intérêt sans visée téléologique[105] engagée, ou au moins clairement discutée.

 "Parthenay ville numérisée" est un objet idéal pour un test de ce type, parce que les jeunes générations évoluent avec l'outil sur un temps long de leur scolarité, et parce que la population entière a l'opportunité de participer aux débats.

Enfin, les métissages, les mutations, ont permis à l'Homo Sapiens d'évoluer, d'innover. Il semblerait que tout isolement, toute pureté "raciale" lui sont socialement impossibles et biologiquement fatals à long terme. Nous considérerons qu'il en est de même pour chaque type d'activité, de "discipline", qu'elles soient scientifiques ou non.

 


[104] Basarab Nicolescu, op cit.

[105] Téléologie : "tiré du grec telos "achèvement , terme", d'où "fin" et particulièrement "but"; le mot désigne aussi la plénitude de puissance, c'est à dire l'autorité, la juridiction souveraine. Par extension, il désigne ce qui doit être accompli dans le domaine administratif et dans le domaine religieux". Robert historique.