Traces préambulaires générales : pertinence et action.

Présomption de pertinence optimale :

a) L'ensemble d'assomptions { I } que le locuteur a l'intention de rendre manifeste à son interlocuteur est suffisamment pertinent pour rendre intéressant à traiter pour l'interlocuteur le stimulus ostensif.

b) Le stimulus ostensif est le plus pertinent que le locuteur pouvait utiliser pour communiquer { I }.

Sperber et Wilson

"Le visage suscite l'image mentale d'autrui pour établir une relation. Le regard y déchiffre son adhésion aux mouvances du désir. Car une autre dimension de l'esprit est la capacité du cerveau de modifier ses propres états, comme l'état du monde qui l'entoure et la relation entre le sujet et son monde en symboles de ces états. Il peut se représenter ces symboles en une boucle réflexive et aussi les communiquer à autrui. Ces symboles ne sont pas le monde réel, mais ils permettent de le décrire de façon satisfaisante aussi bien que notre relation à lui. Et comme ces symboles véhiculent une information fiable, ils sont une réalité. Ils sont le langage de notre raison et donc le langage de notre esprit. Mais la raison ne se satisfait pas d'explications causales ; elle veut comprendre et pour cela se nourrit d'explications téléologiques. La science s'arrête là, qui ne livre que des explications causales. Le déploiement du sens de la perception appartient à l'intériorité de la pensée, avant même que le langage ne l'atteigne."[1]

Voilà qui pose problème au linguiste : la sensibilité face à la fragilité de l'équilibre de ce qui est symbolisé, la fiabilité de l'information, la prise de conscience que l'infinité de liens dynamiques et insaisissables que noue un comportement langagier éprouve les corps de manière si localisée, qu'il n'y aurait qu'une théorie du chaos pour venir le rassurer s'il ne parvient pas à circonscrire son objet d'étude. Le traitement des abstractions est interprétable à tant d'épaisseurs différentes, qu'il faut se contenter semble-t-il, de rester en "mouvement" (physique et symbolique) avec l'intime conviction que ce mouvement est vital et qu'il existe un Langage permettant de partager l'intimité de cette conviction.

Une approche trandisciplinaire crée inévitablement le désordre dans ce que les sciences inexactes appellent le sens. Pensons par exemple à la "philosophie incarnée" de Merleau Ponty qui pose "Je suis un corps, je n'ai pas un corps", puis faisons un détour vers ce que  d'Espagnat appelle la "non-séparabilité"[2] afin de nous projeter hypothétiquement dans la recherche du "photon linguistique", dans la quête identitaire ; on en reviendra certainement sans réponse après plusieurs vies ; on pourrait continuer avec ce que Costa appelle "l'ailleurs"[3], pour réaliser que la réalité de "maintenant" est aussi furtive que son sémantisme est trouble...

Aussi parfois a-t-on la chance d'être "touché" par des descriptions conceptuelles qui parlent à notre intimité et renforcent nos convictions.

La notion de "pertinence" telle que l'ont développée Sperber et Wilson, et la notion d'"action" telle qu'elle est envisagée aussi bien en analyse conversationnelle qu'en sciences cognitives sont de ces concepts qui seront considérés ici comme des clés, même si les portes qu'elles espèrent ouvrir ne sont pas toujours accessibles.

La pertinence.

Selon Sperber et Wilson, il y aurait deux raisons pour lesquelles la communication humaine est en général intentionnelle :

- En présentant des indices directs d'une intention informative, on peut véhiculer des informations beaucoup plus variées qu'en présentant des indices directs de ces informations elles-mêmes.

- Les humains communiquent pour élargir leur environnement cognitif car "il semble que la cognition humaine vise à améliorer la connaissance que l'individu a du monde."[4]

Ils (les humains) utiliseraient deux modes de communication distincts ; la communication codée, c'est à dire le langage verbal, et la communication ostensive-inférentielle définie comme suit :

La communication ostensive-inférentielle :

"Le communicateur produit un stimulus qui rend mutuellement manifeste au communicateur et au destinataire que le communicateur veut, au moyen de ce stimulus, rendre manifeste ou plus manifeste au destinataire un ensemble d'hypothèses {I}."[5]

"L'intérêt du destinataire est que le communicateur choisisse le stimulus le plus pertinent dans l'ensemble de ceux dont il dispose, c'est-à-dire le stimulus qui demandera l'effort de traitement le plus faible"[6] pour le destinataire. Le langage verbal ne serait donc utilisé que pour rendre plus efficace la communication ostensive-inférentielle qui correspondrait à deux intentions :

- L'intention informative qui vise à rendre manifeste ou plus manifeste à l'interlocuteur un ensemble d'assomptions {l}.

- L'intention communicative qui vise à rendre mutuellement manifeste à l'interlocuteur et au locuteur que le locuteur a cette intention informative.

Sperber et Wilson ont une vision modulaire[7] du traitement des énoncés. Il existerait un système périphérique linguistique, traitant des composants des messages verbaux (phonologie, syntaxe, sémantique), qui fournirait une forme logique de l'énoncé au système central qui en tirerait, en effectuant une analyse conjointe des données contextuelles, une interprétation complète. "Contexte" est ici entendu comme un ensemble de propositions, ou assomptions contextuelles qui proviennent de trois sources :

1. L'interprétation des énoncés précédents : les propositions tirées de l'interprétation des énoncés immédiatement précédents sont conservées quelque temps dans une mémoire à moyen terme et peuvent faire partie du contexte nécessaire à l'interprétation de l'énoncé en cours de traitement.

2. L'environnement physique : la communication est située dans un lieu dont les caractéristiques sont plus ou moins immédiatement perceptibles pour les interlocuteurs. La représentation, sous forme propositionnelle, de ces caractéristiques peut être intégrée au contexte.

3. La mémoire à long terme : dans la mémoire du système central, ou mémoire à long terme, on trouve des informations de diverses natures sur le monde dont certaines pourront être intégrées au contexte.

Les auteurs appellent "forme logique" ce que fournit le traitement de l'énoncé par le système périphérique linguistique. Elle serait caractérisée par une suite structurée de concepts renvoyant chacun à une adresse dans la mémoire à long terme, fournissant des informations de trois types :

1. logique, correspondant aux relations logiques (implication, contradiction, etc.) qu'un concept peut entretenir avec d'autres concepts ;

2. encyclopédique, regroupant toutes les connaissances qu'a le sujet sur les objets qui tombent, ou qui sont censés tomber sous le concept. Ce sont les informations encyclopédiques qui permettent de déterminer l'extension du concept s'il en a une ;

3. lexical, correspondant aux contreparties en langue(s) naturelle(s) du concept.

Nous aurions accès à la mémoire à long terme et aux informations qu'elle contient, en nous appuyant sur des concepts qui apparaissent dans la forme logique de l'énoncé. C'est à partir des prémisses que constituent la forme logique de l'énoncé d'une part, et les assomptions contextuelles de l'autre, que le mécanisme inférentiel du système central agirait, pour livrer des effets contextuels, de trois types :

- les implications contextuelles, c'est-à-dire les conclusions déduites par le mécanisme inférentiel à partir, conjointement, de la forme logique de l'énoncé et du contexte ;

- le renforcement de la force de conviction avec laquelle une assomption contextuelle est entretenue ;

- l'éradication d'une assomption contextuelle lorsqu'il y a contradiction entre cette assomption et une implication contextuelle quelconque, celle qui est entretenue avec le moins de force ( et qui disparaîtrait de la mémoire à long terme).

Les trois sources possibles des assomptions contextuelles constituent ce que Sperber et Wilson appellent l'environnement cognitif[8] de l'individu, que l'on peut définir de la façon suivante :

"L'environnement cognitif d'un individu est un ensemble de faits qui lui sont manifestes. Un fait est manifeste à un individu à un moment donné si et seulement s'il est capable à ce moment de se le représenter mentalement et d'accepter cette représentation comme vraie ou probablement vraie."[9] En d'autres termes, est manifeste ce qui est perceptible ou inférable, aussi bien que ce qui est déjà connu. De la notion d'environnement cognitif, est alors tirée la notion d'environnement cognitif mutuel : les mêmes faits ou les mêmes assomptions peuvent être manifestes dans l'environnement cognitif de plusieurs personnes.

Dans une interrelation humaine, un niveau présumé de pertinence prendrait en compte les intérêts de l'émetteur et du récepteur, lorsqu'ils se "manifestent" l'un à l'autre.

Le plus haut degré d'efficience de ce niveau est appelé par Sperber et Wilson "niveau de pertinence optimale".

Pertinence[10]

"(a) Toutes choses étant égales par ailleurs, plus un énoncé, interprété par rapport à un contexte, produit d'effets contextuels, plus cet énoncé est pertinent.

(b) Toutes choses étant égales par ailleurs, plus un énoncé, interprété par rapport à un contexte, demande d'efforts de traitement, moins cet énoncé sera pertinent".

Le principe de pertinence :

"Tout acte de communication ostensive communique la présomption de sa propre pertinence optimale".

Le concept de "présomption de pertinence optimale" que véhicule tout acte de communication ostensive se caractérise ainsi:

-                            "L'ensemble d'hypothèses {I} que le communicateur veut rendre manifestes au destinataire est suffisamment pertinent pour que le stimulus ostensif mérite d'être traité par le destinataire.

-                            Le stimulus ostensif est le plus pertinent de tous ceux que le communicateur pouvait utiliser pour communiquer {I}.[11]"

Les assomptions contextuelles tirées de l'environnement cognitif de l'individu, qui lui servent pour formuler des énoncés, seraient sélectionnées sur la base du principe de pertinence. Elles seraient choisies et sélectionnées en fonction de leur "cohérence" avec le principe de pertinence.

Le critère de cohérence :

"Un énoncé, dans une interprétation donnée, est cohérent avec le principe de pertinence ssi le locuteur pouvait raisonnablement s'attendre à ce qu'il soit optimalement pertinent pour l'auditeur dans cette interprétation.[12]"

Un énoncé est la représentation à forme propositionnelle d'une pensée du locuteur, qui est elle-même une représentation à forme propositionnelle. Ceci n'implique en rien que toutes les pensées soient encodables linguistiquement. De cette double possibilité découle la distinction entre description et interprétation :

"Une représentation à forme propositionnelle est une description si elle représente un état de chose qui la vérifie. Elle est une interprétation si elle représente une autre représentation à forme propositionnelle en vertu d'une ressemblance entre sa propre forme propositionnelle et celle de la représentation concernée. […]Cette ressemblance entre représentations à forme propositionnelle n'est pas absolue mais relative et se définit par rapport à un contexte d'interprétation commun : une représentation à forme propositionnelle R et une représentation à forme propositionnelle R' se ressemblent si l'ensemble des implications contextuelles de R, interprétée par rapport à un contexte C, et l'ensemble des implications contextuelles de R', interprétée par rapport à ce même contexte C, ont une intersection non vide."[13]

Le degré de ressemblance entre l'énoncé, représentation à forme propositionnelle, et la pensée qu'il interprète, autre représentation à forme propositionnelle est appelé "littéralité". "Dans le cas où la ressemblance entre l'énoncé et la pensée est totale (où toutes les implications contextuelles sont communes), l'énoncé est littéral. Dans le cas où la ressemblance est partielle, l'énoncé est "moins que littéral."[14]

La principale remarque relative à l'un des fondements de cette théorie porte sur le traitement modulaire qu'elle propose, étayé par des suppositions sur le fonctionnement cognitif qui ne sont pas unanimement admises, et en particulier la notion de gestion des données par un système central. Francisco Varela et Rodney A. Brooks objectent :

"Lorsqu'on aborde la perception du point de vue de l'autocontextualisation[15], il n'y a pas de lieu où la perception pourrait fournir une représentation du monde au sens traditionnel. Le monde apparaît grâce à l'enaction (Voir plus bas) des régularités percepto-motrices. "De même qu'il n'existe pas de représentation centrale, il n'existe pas de système central. Chaque couche d'activité relie directement la perception à l'action. C'est seulement l'observateur de la Créature qui assigne une représentation centrale ou un contrôle central. La Créature elle-même n'en a aucun : elle est la somme de comportements concurrents. Pour l'observateur, un comportement cohérent émerge du chaos local de leurs interactions.""[16]

Mais la théorie de la pertinence a essentiellement été établie à partir de situations de communications verbales, orales et dialogiques, en termes de réussite ou d'échec de l'acte de communication. Elle se situe donc en aval de cette remarque, qui entraîne pourtant une réduction importante : la réduction de l'environnement cognitif d'un individu, à un ensemble de faits qui lui sont manifestes. Le corps sensible reçoit en permanence des informations, dont le résultat du traitement n'émerge pas toujours à notre conscience. (Preuve en est, nous savons très mal nous auto-diagnostiquer). Nous ne connaissons pas la part constitutive de cette régulation homéostasique constante dans l'interaction et l'interlocution. Il y a assurément dans le Langage des signes avant-coureurs, des symptômes, comme ceux de la maladie pour le corps sensible, de ce vers quoi tend la constitution relationnelle et interactionnelle, qu'il nous faut apprendre à "saisir". Il y a du moins des "changements" qui sont interprétés ; le fond du problème réside bien entendu dans la validité de ces interprétations, car nous ne sommes pas des "producteurs/récepteurs" idéaux, ayant prêté allégeance à la pertinence dans leurs productions énonciatives, mais des êtres implicites, ambigus, menteurs parfois, bataillant sans cesse sur le(s) "sens". (Ajoutons que certaines facettes du "mensonge", à l'image des simulateurs, ou du jeu d'acteur, sont source de créativité et permettent de développer des stratégies et des techniques). Nous serions finalement condamnés, en tant que communicants, à demeurer des "moins que littéraux", parfois envieux d'imposer une "littéralité", qui ne saurait exister sans consensus éthique global.[17]

Cependant la théorie de la pertinence, que nous associerons à une certaine théorie de l'action, est un outil solidement amarré à la conviction que l'Homme n'a aucun intérêt à se mentir à lui-même. Il sous-tend qu'un engagement est vital dans les discours des parlants, engagement marqué par une volonté d'intégrité non simulée. Dans un sens, elle est optimiste parce qu'elle postule presque l'immanence de cette intégrité, ce qui peut être largement sujet à caution. Quoi qu'il en soit, le principe de pertinence sera utilisé dans ce travail comme un outil permettant d'évaluer la responsabilité d'un communicant envers ce qu'il communique, envers son "agir communicationnel".

Le principe de pertinence apparaît également aujourd'hui, et c'est l'une raison de sa réquisition ici, comme une mesure bien fondée pour effectuer des évaluations de l'efficience des interfaces.

"Dans l'interaction humain-ordinateur, le processus inférentiel est toujours à l'oeuvre et la construction des solutions pour réussir le travail en cours découle également des acquis et de la possibilité de réinvestir des connaissances antérieures (générales, techniques, procédurales, routinières, etc.) accessibles sous forme de propositions, c'est-à-dire des informations fournies directement en cours d'exécution de la tâche."[18]

En postulant préalablement que l'information la plus pertinente présente à l'écran, est celle qui produira le maximum d'effets cognitifs et qui par ailleurs, exigera le minimum d'efforts cognitifs de la part de l'utilisateur pour interpréter cette information, Madeleine Saint Pierre veut mettre en place les moyens de dégager la pertinence des objets-écran[19], et ceci quelle que soit la vocation des systèmes informatiques, télé-apprentissage, traitement graphique, textuel, sonore etc. Afin d'opérationaliser les concepts d'effets et d'efforts cognitifs en les transposant dans une situation d'interaction Homme-Machine, elle a opté pour une démarche expérimentale recourant à une technique de verbalisation (thinking aloud) qui demande à l'utilisateur de penser à haute voix, de réfléchir en commentant cette réflexion, tout en travaillant devant l'ordinateur.

"Cette méthode, très utilisée en ergonomie cognitive, donne accès aux parcours cognitifs et stratégies de l'utilisateur pendant sa tâche. A cette verbalisation concurrente s'ajoute la verbalisation post-synchrone qui, par autoconfrontation ou par questionnaire, complète les données fournies à l'occasion de la première séance de verbalisation. L'autoconfrontation a essentiellement comme but de faire expliciter certaines prémisses implicites ou énoncés incomplets ou commenter certains gestes posés."[20]

L'évaluation et les orientations du projet "ville numérisée" furent en partie effectuées et déterminées à l'aide d'une transposition de la méthode du "thinking aloud", à la fois par les chercheurs et par les citoyens impliqués.

Action.

L'action, si elle veut être traduite et/ou transmise symboliquement, est indissolublement liée à une forme de Langage. Cette traduction/transmission est nécessaire à la vie sociale car elle actualise en permanence les fruits des savoirs et savoir-faire inscrits dans la mémoire collective et individuelle. Dans une communauté où l'appellation même du projet citoyen comporte le schème d'action ("citoyenneté active"), et où les TIC sont dites générer et nourrir cette activité citoyenne, il est incontournable de se pencher sur le concept.

Le point de vue de l'analyse conversationnelle nous conduira sur le terrain définitoire de l'interaction entendue comme "action sociale réciproque" selon Bange[21], puis sur un domaine appartenant aux sciences cognitives, celui de l'énaction. Un très bref coup d'œil sera jeté sur la position de l'action en IA, puis en sociologie.

Dans tous les cas, "l'activité" sociale humaine est liée par une relation d'implication à l'interprétation de situations. La signification des actions est constituée non pas par les intentions des acteurs mais à travers les activités interprétatives des destinataires et des producteurs. Elle peut être conceptualisée de façon binaire : d'une part elle comporte un ensemble de processus cognitifs (perception et interprétation active par la conceptualisation des buts, de la situation, suivant un savoir, qu'il soit social ou pas), pan interne de l'activité ou intra-activité dont l'intralocution, le monologue intérieur, est une manifestation, et d'autre part un ensemble observable d'"opérations" concrètes, soumis aux interprétations des co-acteurs, pan visible de l'activité, dont les comportements langagiers sociaux[22]. Les "champs" d'actions et d'interactions définis ci-dessous s'adaptent adéquatement au principe de pertinence.

Pour l'analyse conversationnelle.

Action[23].

Action : un comportement d'un individu dans une situation donnée est une action lorsqu'il peut être interprété selon une intention en vue de la réalisation d'un but qui lui donne un sens. (L'interprétation en question peut être auto-centrée).

Action sociale : c'est une action qui réalise son but grâce à l'action en retour d'un co-acteur ; l'action sociale présuppose donc une coordination des attributions de sens entre l'acteur et le co-acteur.

Action verbale : action sociale accomplie au moyen de la production de chaînes de sons ou de signes graphiques pourvues de signification.

Interaction.

L'interaction est définie par Bange comme "action sociale réciproque" : c'est un ensemble d'actions sociales orientées vers la réalisation par les partenaires de buts interdépendants, qui constitue un épisode social et dont la possibilité repose sur la triple réciprocité des perspectives, des motivations et des images.

Gumperz intoduit une distinction à ce niveau entre :

- les "interactions transactionnelles" qui sont bien formalisées, le statut des protagonistes étant connu, le programme et les enjeux étant préalablement, relativement, clairement définis,

- et les "interactions personnelles", qui sont non pas "informelles", puisqu'elles sont régies par des codes communs des interlocuteurs, mais comportent une plus grande liberté de choix de stratégies puisque les interactants possèdent réciproquement des informations "personnelles" (ou personnalisées) sur les uns et les autres, ces informations constituant une "plate forme commune d'implicites spécifiques".

Dans la même veine, Hannerz[24] propose deux axes organisateurs d'une rencontre, l'un dit de "l'information personnelle", qui va de l'inconnu à l'intime, l'autre dit du "contrôle normatif", régi par les normes comme son nom l'indique. Il distingue par rapport à ces deux axes trois types de relations : structurale, catégorielle, personnelle.

Les relations structurales sont déterminées par le site et ses programmes; ce sont des types de relations fonctionnelles  (commerçant / client ...).

Les relations catégorielles sont déterminées par la classification que chacun fait de l'autre, et du système d'attribution qui en découle, (classifications effectuées suivant l'âge, le sexe, l'ethnie...).

Les dernières, les relations personnelles, dépendent, comme ci-dessus, des informations personnelles que possèdent les acteurs les uns sur les autres.

Le modèle hétérarchique.

Pour résoudre le problème de délimitation des unités constitutives de l'interaction (initialement la "conversation" pour l'école Genevoise), l'école de Genève a proposé un modèle reposant sur quatre catégories d'unités emboîtées :

- l'interaction - l'échange - l'intervention - l'acte de langage.

Par la suite sont venues se greffer des propositions d'intégration de nouvelles unités : la "séquence" (Kerbrat Orrechioni) entre l'interaction et l'échange, puis le "module" (Vion), entre l'interaction et la séquence.

Dans ce modèle, interaction, séquence, module et échange sont des unités dialogales, tandis que l'intervention et l'acte de langage sont des unités monologales, mais il est impossible de penser ces niveaux comme autonomes. Le tout influe sur chaque partie, et réciproquement, de même que des groupes de niveaux interreliés peuvent remplir des fonctions constitutives et/ou constituantes. Ce modèle intégrant la réciprocité des ordres de déterminations et d'influences est appelé modèle hétérarchique. Nous ajouterons une septième unité à ce schéma : la présence active, très repérée dans les configurations incluant les TIC (forum, chat).

- l'interaction

- le module

- la séquence

- l'échange

- l'intervention

- l'acte de langage

- la présence active

Nous verrons dans la seconde partie comment l'usage des TIC agit sur ces dimensions interactives.

Pour une certaine approche cognitive

Psychologie cognitive.

En psychologie cognitive l'action motrice est identifiable suivant trois étapes : la planification[25], la programmation, qui déterminent le but et la stratégie à adopter ainsi que le déroulement du geste, et l'exécution motrice, cette dernière étape étant la seule observable. Le bon déroulement d'une action suppose que le sujet traite des informations extéroceptives et proprioceptives, prélevées respectivement sur l'espace externe et sur l'espace du corps. Pour produire un geste efficace, des conditions de tonicité et de posture doivent être remplies. Ces conditions ne sont pas remplies chez le nourrisson et le bébé.

"L'approche cognitiviste de Jean Piaget a dévolu à l'action le rôle essentiel de source de connaissances et de principe organisateur de la pensée. A travers la manipulation des objets, leur recherche, etc., et d'une manière générale à partir d'une activité sur et dans le monde, l'enfant organise, structure à la fois le monde externe de sa pensée. Son action, cette manipulation physique "réelle",  de par ses effets, lui permet non seulement de détecter les régularités physiques de son environnement (abstraction empirique), mais est aussi une source de questionnements et d'hypothèses, de raisonnements sur le monde (abstraction réfléchissante.[26]"

Pinsky[27] quant à lui considère que l'objet théorique "cours d'action" appelle méthodologiquement à croiser les diverses recherches dans les sciences cognitives qui concernent l'action, la perception, la communication, la cognition, et même l'émotion dans ses rapports avec la cognition. A la métaphore du traitement de l'information (information processing) issue de la psychologie cognitive, nous dit encore Arlette Streri, est aujourd'hui préférée une approche dynamique non linéaire, qui définit le mouvement biologique comme un système d'éléments agissant en parallèle.

L'énaction

Francisco Varela part du principe que l'aptitude à faire face immédiatement aux événements, cette perception action spontanée, relève du comportement éthique ordinaire, quotidien, et non du jugement ou du raisonnement. L'individu sage est celui qui sait ce qu'est le bien et qui le fait spontanément.

Il considère la cognition en tant qu'énaction : la cognition est fondée sur l'activité concrète de tout l'organisme, c'est-à-dire sur le couplage sensori-moteur. Le monde n'est pas quelque chose qui nous est donné : c'est une chose à laquelle nous prenons part en fonction de notre manière de bouger, de toucher, de respirer et de manger.

1) La cognition dépend des expériences qu'implique le fait d'avoir un corps doté de différentes capacités sensori-motrices ;

2) Ces capacités s'inscrivent dans un contexte biologique et culturel plus large.

L'approche énactive de la cognition se caractérise par deux hypothèses :

          1) La perception consiste en actions guidées par la perception ;

          2) Les structures cognitives émergent des schémas sensori-moteurs récurrents qui permettent à l'action d'être guidée par la perception.

Francisco Varela cherche dans la théorie de l'énaction non pas la manière de récupérer les données d'un monde indépendant du sujet percevant, mais les principes communs où les connexions pertinentes entre les systèmes sensoriels et moteurs expliquent comment l'action peut être guidée par la perception dans un monde dépendant du sujet percevant. La cognition ne serait pas affaire de représentations mais d'actions incarnées. Notre monde ne serait donc pas prédéterminé, il serait énacté. Les charnières temporelles qui articulent l'énaction seraient enracinées dans un certain nombre de micromondes possibles activés dans chaque situation. Ces possibilités seraient à l'origine du sens commun et de la créativité dans la cognition.

Les sciences de la cognition "prennent conscience" que le simple fait d'être là, dans le faire face immédiat, est loin d'être purement et simplement une question de "réflexes".

Pour l'IA

"La formalisation de l'action en IA vise à permettre une modélisation opérationnelle des conditions et des effets des changements dans le monde. L'enjeu est d'exploiter cette modélisation pour prédire, planifier, voire même pour agir rationnellement dans le monde réel via les robots (robotique), ou dans un monde virtuel via les logiciels.[…] Le monde est décrit par une succession d'états. Un état reste stable jusqu'au déclenchement d'une action"[28].

La difficulté de modélisation réside dans la capacité de gestion de la répartition temporelle des effets induits, mais aussi dans la prise en compte d'activités synchrones, qui ont à leur tour des effets induits.

Pour la sociologie

"Plus on décrit une action comme simple réponse (à un stimulus), et plus on sera incliné à utiliser le mot cause ; tandis que plus on la décrit comme une réponse à quelque chose, comme ayant une signification habitée par l'agent ou comme une réponse entourée de pensées et de questions, et plus on sera incliné à utiliser le mot raison.[29]"

Ce sont les motifs invoqués, considérés non pas comme des causes mais comme des raisons, qui permettent à Elisabeth Anscombe de répondre à la question du pourquoi de l'action intentionnelle. Ils sont au nombre de trois :

-                  Les motifs en général qui sont des interprétations et qui consistent à voir l'action "sous une certaine lumière";

-                  Les "motifs orientés vers le passé" comme la revanche, la gratitude, le remords ou la pitié et qui donnent comme raison de l'action quelque chose qui s'est produit dans le passé ;

-                  Les "motifs orientés vers le futur" qui donnent comme raison de l'action un événement du futur à obtenir ou à éviter.

On estimera que l'intensité et le chromatisme de "la lumière" éclairant la situation dont parle E. Anscombe, dépendent de l'histoire interactionnelle des individus, c'est-à-dire dans un même temps des "motifs orientés vers le passé" et de ceux "orientés vers le futur", dans un présent constant, mis en action. Comme pour l'auteur de cette classification, ce sont les derniers motifs, les motifs orientés vers le futur, qui retiendront particulièrement notre attention. Ils seront considérés comme les catalyseurs des véritables intentions en ce sens qu'ils relèvent d'un vouloir actif (wanting), qui n'est ni un souhait, ni un espoir, ni un sentiment de désir, mais un "essayer d'obtenir" (trying to get). Ce "trying to get" est un accomplissement pratique (Garfinkel), au sens où il ne peut exister en dehors du mouvement qui cherche à l'accomplir. L'action intentionnelle n'a de réalité sémantique que par rapport à ce vouloir actif. Lorsque l'on ne peut décrire ce vouloir actif, c'est-à-dire lorsque le projet d'action n'est pas identifié, ni le plan d'action clairement balisé, on ne décrit plus l'action intentionnelle. Par contre lorsqu'il est décrit, représenté, par les comportements langagiers, le "vouloir actif" est inévitablement soumis à un jugement de valeur moral, éthique. On entre alors dans la problématique de la responsabilité et de la justification morale à l'intérieur de la cité. C'est dire le rôle prépondérant des discours de ceux qui peuvent décrire et valider au sein de la communauté tout ce qui est "acté", en d'autres termes, souvent, les discours des experts.

L'intention de cette mise au point sur l'action, est de mettre très vite le doigt sur l'enjeu de cette "action" quant à ses influences sur les élaborations discursives et langagières. Parmi les multiples paramètres des "actions" conditionnant et structurant les comportements langagiers, deux principaux seront retenus :

- la manipulation physique directe et réelle des objets mondains, permettant selon Piaget l'abstraction empirique et réfléchissante chez l'enfant. Une réflexion doit être entamée sur le fait qu'un usage intensif des TIC est susceptible d'entraîner la modification de certaines de ces actions structurantes, ce qui aurait assurément une influence sur les comportements langagiers.

- la pertinence des actes de langages qui doit conduire directement à la possibilité de vérifier, hors de toute notion de succès ou d'échec de la réalisation, si l'explicitation des motifs orientés vers l'avenir relève d'un possible ou d'un mythe (ou de sa quête qui lui donnerait, un jour, sait-on jamais, réalité) et si la mise en place des dispositifs correspond au plan d'action défini en vue de la réalisation de ce qui est posé comme possible.

 

 

 

 

 


[1] François Vital Durand, Le support biologique de l'image, dans Guitta Pessis-Pasternak, La science Dieu ou Diable, Editions Odile Jacob, 1999.

[2] Lorsqu'on émet un seul photon et qu'on place pour cible à projectiles plusieurs petits trous dans un écran, ce photon unique se diffracte et passe par tous les trous, et pas dans un seul. Il manifeste une sorte de don d'ubiquité, puisqu'il se trouve dans plusieurs "endroits" de l'espace à la fois. C'est ce que d'Espagnat nomme le principe de non-séparabilité. Cité dans Gilbert Durand, Introduction à la mythodologie,  Editions Albin Michel, 1996.

[3] La symétrie passé/futur, cause/effet, ne serait qu'une "probabilité conditionnelle" ; "la causalité est fondamentalement non fléchée". Ainsi la dichotomie passé/futur serait remplacée par une trichotomie passé/futur/ailleurs, où l'ailleurs serait le déterminant sémantique des passés et futurs. Dans Gilbert Durand, op cit.

[4] Sperber et Wilson, La pertinence. Communication et cognition, Paris, Edition de minuit, 1989, p78.

[5] Sperber et Wilson, Op cit, p101.

[6] Sperber et Wilson, Op cit, p236.

[7] Moeschler et alii, Langage et pertinence, PU de Nancy, 1994. Fodor voyait le processus de traitement de l'information en plusieurs étapes :

1 Tout d'abord les données sensorielles, quelle que soit leur origine, seraient traduites par des transducteurs en des "informations" qui les rendraient accessibles au traitement cérébral.

2 Ensuite, les données fournies par les transducteurs seraient traitées par un des systèmes périphériques (input systems), systèmes spécialisés dans le traitement des données relevant d'un type ou d'un autre de perception (vision, olfaction…)

3 Enfin, l'analyse première des données fournies par le système périphérique concerné serait développée par un système central (non spécialisé) qui l'intégrerait à la représentation du monde qu'a le sujet.

[8] Sperber Wilson, op cit, p64 à 70.

[9] Sperber et Wilson, op cit, p65.

[10] Moescler et al, op cit.

[11] Sperber et Wilson, op cit, p 237.

[12] Sperber et Wilson cités dans Moescler et al, op cit, p 80.

[13] Op cit.

[14] Moeschler et al, op cit p 27. Ils notent par ailleurs que "tous les énoncés moins que littéraux ne sont pas pour autant nécessairement des métaphores. Considérons l'exemple :

 A : Combien gagnes-tu par mois?

BI : l0 000F.

B2 : 9 877 F et 50 centimes.

Si la réponse B2 est exacte, la réponse B I sera littéralement fausse, ou, plutôt, moins que littérale. C'est cependant le plus souvent elle qui sera choisie pour répondre à la question de A : en effet, dans la plupart des situations, elle sera plus pertinente que B2 dans la mesure où ses implications contextuelles seront très proches de celles de B2 et où elle traduira un moindre coût de traitement".

[15] c'est à dire que "l'essence de l'intelligence cognitive réside uniquement dans son incarnation", c'est encore à dire :  sans corps, pas de perception, sans perception, pas de représentation.

[16] Rodney A. Brooks cité dans Francisco Varela, Quel savoir pour l'éthique ?, Editions La Découverte, 1996, p95-96.

[17] Selon Sperber et Wilson (cités dans Moeschler et al), certains aspects de l'énoncé échapperaient au processus de décodage, à savoir l'assignation de la force illocutoire (ordre, promesse, menace, etc. ) et la détermination des référents (la levée d'ambiguïtés, "l'ostension de l'implicite"). Cela arrange la théorie mais rend plus délicate l'observation pratique.

[18] Madeleine Saint Pierre, Une approche pragmatique cognitive de l'interaction personne / système informatisé, Revue Alsic Vol. 1, numéro 1, juin 1998.

[19] Les "objets-écran" sont définis par Madeleine Saint Pierre comme les unités significatives minimales présentes à l'écran qui correspondent à une seule fonction informatique dans le système. Un objet-écran est caractérisé par trois dimensions principales : la forme (iconique, linguistique, et nous ajouterons sonore) la fonction informatique (organisationnelle, exécutive ou communicationnelle) et le contexte d'apparition à l'écran. Op cit.

[20] Op cit. Ses conclusions concernant la définition de catégories d'actes cognitifs repérées pour désigner le travail cognitif émanant des verbalisations des utilisateurs, à savoir "les actes qui décrivent un travail relié à la formulation et à la vérification d'une hypothèse et les actes qui n'y sont pas reliés directement", seront examinées dans la seconde partie.

[21] Pierre Bange, Analyse conversationnelle et théorie de l'action, Paris, Editions Didier, 1992.

[22] Dans l'optique philosophique l'action se distingue du mouvement parce qu'elle a été causée par les intentions, les désirs et les croyances des agents. Une action peut être physique ou mentale. Dans le premier cas, le contenu intentionnel consiste dans un événement extérieur dont la réalisation dépend d'un mouvement de l'agent. Il peut s'agir d'actes de langage. Dans le second, ce contenu intentionnel consiste en un événement mental, ou une disposition, que l'agent se propose de faire advenir à lui même. Il peut dans ce dernier cas également s'agir d'actes de langage non ostentatoires.

[23] Pierre Bange, op cit.

[24] Dans Cosnier Kerbrat, Décrire la conversation, PU de Lyon, 1987.

[25] Un plan est un processus hiérarchique au sein de l'organisme qui peut contrôler l'ordre dans lequel une séquence d'opérations doit être accomplie.

[26] Arlette Streri dans Olivier Houde et alii, Vocabulaire des sciences cognitives, PUF, 1998.

[27] Pinsky, L. Concevoir pour l'action et la communication: essais d'ergonomie cognitive, Berne: Peter Lang, 1992.

[28] Malik Ghallab dans Olivier Houde et alii, op cit, p 35.

[29] Elisabeth Anscombe citée par Patrick Pharo, La question du pourquoi, dans "Raisons Pratiques. Les formes de l'action, EHESS, Paris, 1990, p266 à 306.